Y a-t-il des *femmes* pilotes dans l’avion?

Shaesta Waiz, plus jeune femme diplômée pilote en Afghanistan. (Image: AFP)

Malgré les exemples de pionnières courageuses, les femmes restent largement sous-représentées dans l’aviation, et notamment l’aviation privée. Entre barrières mentales et freins à l’accession aux postes à responsabilité, un certain nombre d’initiatives visent à soutenir les jeunes femmes qui veulent faire carrière dans ce domaine.

Les clichés ont la vie dure dans l’aviation : le cockpit reste souvent fermé aux femmes, qui se retrouvent davantage en cabine. Au 31 décembre 2017, selon Women in Aviation (WAI), sur 609’306 titulaires d’un brevet de pilotage aux Etats-Unis, seules 42’694 étaient des femmes, soit 7,01%. Une disproportion encore plus grande quand on restreint la recherche aux seuls pilotes professionnels : 6267 des 98’161 pilotes professionnels étaient des femmes, soit 6,38%. Et la situation n’est pas plus reluisante ailleurs : 2,33% de femmes pilotes au Mexique, 7,62% de femmes parmi les pilotes en France et 8,2% en Suède. La Finlande se distingue avec un taux de 12,07% de femmes aux commandes d’un avion. Au niveau mondial, les chiffres les plus récents évoquent un taux de 5,44% de femmes pilotes.

Pourtant, historiquement, les femmes n’ont jamais été absentes des grandes heures de la conquête du ciel : Emma Lilian Todd (1865-1937) a inventé un avion inspiré des ailes de l’albatros ; Thérèse Peltier a volé seule en 1908 ; Raymonde de Laroche a décroché son brevet de pilote en 1910 ; Amelia Earhart atteint 4300m de haut (record du monde de l’époque) en 1922 ; Phoebe Fairgrave Omlie crée 66 écoles d’aviation pendant la Deuxième Guerre mondiale et devient conseillère aéronautique du président Roosevelt ; Amy Johnson multiplie les records de distance dans les années 1930…

Hôtesse de l’air oui, pilote non

Première femme à avoir intégré l’École Nationale d’Aviation Civile (ENAC) en France et première femme commandant de bord d’un Airbus A380, Patricia Haffner témoigne de freins culturels à ses débuts: «Certains hommes objectaient que la place d’une femme est à la maison avec ses enfants et que cela était incompatible avec le métier de pilote. Ils ne voyaient pas d’incompatibilité avec le métier d’hôtesse de l’air, celles-ci avaient pourtant les mêmes contraintes… »

Un témoignage que conforte une autre pilote d’Air France, active elle aussi sur l’A380, Christine Debouzy : «Il existe encore un frein culturel, une méconnaissance des possibilités …  Nous n’avons également pas assez de cadres et d’instructeurs féminins: elles ont un rôle essentiel pour inspirer les vocations». En 2013, elle a pris part à un vol Paris-Washington avec un équipage 100% féminin mis sur pied par Air France à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Alina Nassar, présidente de l’IAWA.

Pour encourager les femmes actives dans ce secteur et celles qui voudraient s’y lancer, une Semaine mondiale des femmes dans l’aviation a été organisée et est rééditée chaque année. Une dizaine de prix récompensent à cette occasion des organisations (entreprises, aéroports, associations) ou individuels (pilotes hommes ou femmes, organisateurs, bénévoles,…) qui ont contribué à améliorer la place des femmes dans l’aviation. Et tout au long de l’année, l’International Aviation Womens Association (IAWA) œuvre à ce même objectif. Pour sa présidente, Alina Nassar, «l’engagement des femmes dans l’aviation et l’aéronautique est vital pour la survie, l’innovation et le progrès de cette industrie (…). Et pour répondre aux besoins actuels du secteur comme la pénurie de personnels qualifiés».

Travailler son leadership

L’aviation et le pilotage, îlots de masculinité ? Pour Erica da Veiga, cofondatrice et CEO de Vertis Aviation à Zoug, la situation dans l’aviation «reflète celle du top management dans la société ; tout comme dans d’autres industries, les hommes ont bénéficié d’un accès plus facile pendant des décennies. Ils ont donc été aux affaires plus longtemps, et ont eu plus de temps pour atteindre les postes-clés. Cependant, à mesure que cela devient plus accessible et que les femmes deviennent plus actives sur le terrain, je pense que cela va changer dans le futur».

Erica da Veiga, cofondatrice et CEO de Vertis Aviation.

A l’instar d’Erica da Veiga, des pionnières se sont lancées dans le business de l’aviation privée et assument leur rôle de mentors et conseillères pour les femmes dans ce secteur. Ainsi, Rene Banglesdorf est CEO de Charlie Bravo Aviation, société basée à Georgetown, Texas. Si elle assure que «les plus grands obstacles à surmonter sont les limites qu’on se fixe à soi-même, qu’ils viennent de doutes et de peurs, ou de lacunes à vouloir travailler dur», elle donne aussi des clés pour venir à bout de ces doutes. Pour elle, c’est notamment le fait d’avoir mené de bout en bout le processus de certification qui a été décisif: «Un des effets inattendus a été de me pousser à endosser un rôle de leader. Bien que cela ait été une expérience hors de la zone de confort à cette époque, cela a eu un impact positif sur notre entreprise et je l’ai finalement très bien vécu». Suite à cette expérience, elle a rejoint le conseil d’administration de l’IAWA et conseille les jeunes femmes qui se lancent dans ce secteur.

Ces fonctions de leadership peuvent aussi s’exprimer sur le long terme. Ainsi, en 1992, le nouveau président de la puissante National Business Aircraft Association (NBAA), Jack Olcott, décide de nommer Kathleen Blouin à la tête de l’organisation de la convention annuelle de la NBAA. Pendant 22 ans, elle va développer ce rendez-vous mais aussi créer des forums régionaux, nouer des partenariats avec des événements similaires en Europe, au Brésil et en Chine et finalement donner une autre dimension à cette organisation professionnelle. Pour Jack Olcott, «c’est à Kathleen Blouin que revient tout le crédit» de cette montée en puissance et l’ancien président estime que le rôle de modèle joué par celle qu’il a nommée en 1992 a été crucial pour donner confiance à d’autres femmes dans le secteur.

Rene Banglesdorf, Kathleen Blouin,… comment dépasser ces cas individuels ? Réseautage, mentoring, attribution de bourses d’études : voici les missions que s’est fixée Women Corporate Aviation (WCA). «La WCA m’a énormément aidé tout au long de ma carrière. Bien que je sente encore que ce n’est que le début, je ne peux pas comprendre cette aventure sans les conseils des amis que j’ai créés grâce à cette organisation extraordinaire. De plus, j’ai reçu des bourses qui m’ont non seulement motivée à essayer de nouvelles choses, mais m’ont aussi propulsée plus loin que je n’aurais jamais cru possible. J’espère que je pourrai le payer et faire la même chose pour les autres tout au long de ma carrière », témoigne ainsi Sarah Gursky, devenue pilote pour Cardinal Health.

Car dans l’aviation plus encore que dans d’autres secteurs, les barrières se combinent. Pour atteindre des postes à responsabilité dans l’aviation privée, il faut bien souvent attester d’une expérience crédible, souvent en ayant son brevet de pilote ou en ayant occupé cette fonction. Les femmes désireuses de faire carrière doivent donc d’abord se faire leur place comme pilote, où elles ne sont actuellement qu’une infime minorité, avant de poursuivre plus loin leur carrière.

Autre bénéficiaire des programmes de WCA, Rachel Borsa a touché une bourse en 2014: «Depuis que j’ai obtenu cette bourse et que j’ai terminé mon cursus scolaire, je me suis impliquée dans le programme Behind the scenes, mené par WCA (…). J’ai reçu de nombreux encouragements à m’engager aussi dans le programme de mentorat et je veux aider les femmes à progresser dans tous les secteurs de l’aviation».

Ces exemples qui se multiplient à travers des programmes de mentorat, des bourses de soutien et du réseautage font peu à peu grandir la place des femmes dans ce secteur. «Elles ne constituent encore qu’une minorité, mais j’ai le sentiment très sûr qu’elles sont devenues de plus en plus entrepreneuriales, audacieuses et présentes dans l’aviation privée au cours des cinq à dix dernières années», assure Erica da Veiga.

Des réflexes sexistes

Quels sont alors les freins qui continuent d’empêcher d’atteindre la parité à court terme? En premier lieu de vieux réflexes sexistes. «Bien entendu, vous avez occasionnellement un client masculin qui préfère parler ou traiter avec un expert masculin de l’aviation. Même si ce n’est pas quelque chose qui me freine, il y a aussi parfois des attitudes ou commentaires condescendants. Il y a eu des moments amusants, comme un voyage que j’ai effectué avec ma chief operating officer. Nous avons rendu visite à un client et dix hommes se sont présentés à la réunion avec nous deux. Lorsque nous leur avons demandé s’ils avaient une femme dans l’équipe de vente, ils ont répondu que non, que la femme ne peut pas gérer le stress que nous subissons dans notre travail. Cela m’a fait rire : ils étaient assis en face de deux femmes en position de direction», se remémore la CEO de Vertis Aviation.

XOJET, une compagnie où les femmes ont accédé massivement aux postes décisionnels.

Evidemment, quelques contre-exemples émergent. Ainsi, XOJET, société basée à San Francisco, détonne avec des femmes à quasiment tous les postes décisionnels : Rebecca Kodesh (vice-présidente réservations), Renee Aivaliklis (VP Services aux clients), Lezlea List et Danielle Talbott (vice-présidentes des ventes), Kriste Hauswirth (directrice des opérations), Christy Hutchison (Operations Business Manager), et Susanne Kelly (Assistant Chief Pilot) ont permis à cette société née en 2006 de devenir l’un des leaders nord-américains du jet à la demande.

Avec 33% des postes de management chez XOJET, les femmes n’ont pas encore atteint la parité, mais elles font mieux que dans un secteur où le taux de femmes dans l’encadrement ne dépasse pas les 5%. Au sein de la compagnie, 10% des pilotes sont également des femmes, soit le double de la moyenne américaine. « Des caractéristiques traditionnellement qualifiées de féminines (importance de la famille, sachant communiquer intensément, importance du travail d’équipe) sont en réalité perçues comme de puissants moteurs de réussite dans la plupart des entreprises », témoigne ainsi Susanne Kelly. De plus, XOJET tire profit de cette féminisation accrue : « Des opérations aériennes aux ventes en passant par la maintenance, le fait d’avoir une plus grande diversité dans nos effectifs nous aide à réussir ; cela nous confère un avantage que nos concurrents ne peuvent pas avoir pour le moment», insiste pour sa part Kriste Hauswirth.

En dehors des réseaux, associations, organisations, quels conseils donner aux femmes souhaitant s’engager dans ce secteur ? «Aller dans cette branche comme l’égale d’un homme, sans se dévaloriser, se dire que nous sommes aussi fortes et capables qu’eux. Ensuite, travailler dur, maximisez ses connaissances, croire en soi et apprendre la différence entre un commentaire sur lequel on peut s’appuyer pour apprendre et un commentaire condescendant», énumère Erica da Veiga. «Mon conseil aux jeunes femmes serait de trouver une activité qui les passionne vraiment. C’est ce qui nous pousse à maintenir le rythme rapide et les exigences élevées de ce secteur. Il est facile de devenir accro dans l’aviation privée», glisse pour sa part Rebecca Kodesh.

Et, ces derniers mois, des signes encourageants viennent soutenir les femmes désirant se lancer dans l’aventure. Née dans un camp de réfugiés afghans, Shaesta Waiz est devenue la plus jeune femme pilote diplômée dans son pays. Et elle ambitionne désormais de devenir la plus jeune femme pilote à réaliser un tour du monde en solitaire en avion. «Quand j’ai découvert ma passion pour l’aviation, j’ai commencé à me lancer des défis. J’ai commencé à lire sur le sujet, j’ai redoublé d’efforts en mathématiques. J’ai commencé à regarder le monde différemment et le ciel différemment», témoigne-t-elle, conseillant aux autres jeunes femmes de se lancer sans compter les efforts ou le temps investis dans leur passion.

Analyses