Vis ma vie de slasheuse

Cumuler plusieurs vies professionnelles demande un véritable savoir-faire. DR Pixabay-Geralt.

Le terme n’est pas encore officiellement dans le dictionnaire mais il constitue la réalité de bon nombre de femmes au travail aujourd’hui. Slasher, selon les définitions, c’est cumuler différents métiers et donc différentes vies professionnelles. Mode d’emploi.

Une slasheuse sachant slasher…

‘Slasher’,  vient de slash, ce signe / qu’on ajoute pour signifier une accumulation. Rien à voir donc avec les films d’horreurs –appelés slashers dans la culture anglo-saxonnes- , sauf si sa vie professionnelle tourne au cauchemar !

Véronique Piouceau. DR

Concrètement, c’est quoi être slasheuse? J’ai «3 ou 4 vies en une», résume Véronique Piouceau, psychopraticienne à Vevey et au centre médical du Bouveret à 60%, et infirmière en bloc opératoire à 40% qui passe une partie de son temps à se former, et mène par ailleurs une vie de famille.

Mais pour Myriam Delouvrier, co-fondatrice du site slascher.ch et elle-même slasheuse, ce n’est pas le fait de cumuler plusieurs métiers qui définit quelqu’un comme un slasheur. «Cela a davantage à voir avec la manière dont on se sent et on se définit. Slasher c’est d’abord cumuler des compétences multiples et très différentes». C’est d’ailleurs à partir de cette spécificité qu’elle a construit son site. Sur slascher.ch, chaque personne dispose d’un profil et peut publier gratuitement plusieurs annonces de service.

Lancé en 2017 pour aider les indépendants à se faire connaitre, le site compte 1380 profils dont 2/3 de femmes. Slasher est-il typiquement féminin? Toute femme cumule par définition plusieurs rôles sociaux, qu’elle choisit ou non d’investir: fille, parfois mère, épouse, femme active, parfois membre d’une association, grand-mère… Mais connaître une vie professionnelle «segmentée» ne lui est a priori pas spécifique.

«Je vois beaucoup de slasheuses entre 30 et 35 ans, à un stade où beaucoup d’entre elles ont un fort besoin de flexibilité pour allier vie privée et professionnelle», explique cependant Myriam Delouvrier, qui constate par ailleurs le besoin de plus en plus affirmé «de réaliser ses rêves à travers son activité professionnelle». Ceci plus cela se traduit souvent par le fait de lancer son activité à côté d’un emploi salarié… et de se retrouver slasheuse de fait.

Tous des slasheurs

Pour autant, toutes les slasheuses l’affirment: leur nouvelle activité est totalement complémentaire à leur emploi salarié, il ne s’agit pas d’une lubie ou d’un entre-deux. Ainsi Alexandra Jean-Richard, employée dans un cabinet fiscal à 80% et par ailleurs à la tête de son studio de sport et d’hypnose qu’elle a lancé en 2016, assure que ces deux activités a priori opposées se nourrissent totalement. «Tout l’aspect administratif, gérer des chiffres et savoir s’organiser, que j’ai acquis par la finance sont une aide pour mon studio. Par ailleurs, tout l’aspect sportif, créatif liée à la performance me donne une énergie incroyable au bureau. Je ne perds pas de temps et je sais immédiatement quoi faire quand j’ai une grande quantité de travail.» A tel point qu’aujourd’hui elle ne se voit pas vivre sans l’une de ses activités. «J’ai trouvé mon équilibre ainsi.» Ce qui n’étonne pas du tout Myriam Delouvrier. «Slasher est selon moi une manière de se réaliser pleinement, je crois que le salariat n’est pas dans la nature humaine. Jusqu’à la révolution industrielle, l’Homme a toujours vécu de plusieurs activités. On revient peu à peu à quelque chose qui nous correspond plus: faire ce qu’on aime, et nous permettre d’évoluer.»

Slasher pour vivre, ou vivre pour slasher

Faire ce qu’elles aiment, voilà la motivation principale des slasheuses. Cumuler plusieurs activités répond aussi à un souci d’épanouissement professionnel. «Je suis infirmière en bloc opératoire. C’est un monde extrêmement technique et froid. J’avais envie de compléter mon rapport à l’humain, d’introduire du contact. J’avais déjà observé combien le simple fait de tenir la main d’un malade pouvait faire une différence. C’est ainsi que j’ai appris des techniques de massage. Au début je voulais simplement développer une compétence, pas en faire un métier. Il se trouve que je ne travaillais pas à 100% et qu’un local était disponible près de chez moi. Une amie m’a suggéré de me lancer. C’est comme ça que j’ai commencé mon activité annexe», raconte Véronique Piouceau. Une motivation et une envie qui ne doivent pas cacher la réalité: exercer plusieurs métiers est exigeant. Souvent, ce choix est le fait de personnalités à haut potentiel, dont Véronique Piouceau fait par exemple partie.

Ne slashe jamais sans son… diplôme

Alexandra Jean-Richard. DR

Toutes les professionnelle qui interviennent dans plusieurs secteurs d’activité vous le diront: pour construire sa crédibilité, les diplômes sont essentiels, d’autant plus si vos métiers sont a priori éloignés.

Alexandra Jean-Richard vient ainsi d’achever sa formation en hypnose. Dans le domaine sportif, sa professionnalisation a été progressive. «J’ai d’abord enseigné une dizaine d’années dans des fitness ou des clubs, avant de suivre un cursus sportif à l’Unil puis de m’installer à mon compte, déposer ma marque. Ensuite seulement j’ai pu construire ma méthode mêlant sport et hypnose, qui a nécessité plus d’un an et demi d’élaboration et de validation.»

Chez  Véronique Piouceau, les diplômes et formations sont une seconde nature, ils accompagnent tous les domaines qu’explore cette professionnelle avide de nouveaux savoirs et savoirs-faire. Elle est ainsi instructrice en massages pour bébés, formée pour le portage de bébés, à l’accompagnement à la naissance, a validé une formation de psychopracticienne et gestalthérapeute –la plus exigeante de toutes, près de 5 ans-, mais est également certifiée pour l’accompagnement des adultes et personnalités surdouées, en sexologie et en thérapie de couple. Une démarche exigeante. «Ce sont des sacrifices. Ils demandent un réel engagement moral, financier, psychologique, familial», confirme Véronique Piouceau.

Les oiseaux slashent pour mourir

Gregoire Oberle et Myriam Delouvrier. DR

L’épanouissement professionnel par le slashing a aujourd’hui un coût encore élevé. Ce choix professionnel ne permet pas toujours de gagner mieux sa vie qu’avant, demande souvent beaucoup de sacrifices, et s’avère parfois compliqué sur le plan administratif et financier.

«Je constate que les slashers sont mal informés: je rencontre beaucoup de gens perdus dans les démarches, qui ne font pas attention aux risques… quand on est indépendant on n’est pas aussi bien couvert que lorsqu’on est salarié. Les questions de retraite, chômage, d’assurance perte de gains sont cruciales. Il y a un vrai besoin d’accompagnement», pointe Myriam Delouvrier.

Elle a lancé slascher.ch en constatant que tous ces profils avaient du mal à se faire connaître et que bon nombre de services ne leur étaient même pas accessibles. «Tout le monde n’a pas le temps de créer son site web et encore moins de le mettre à jour. Le référencement est aujourd’hui une science en soi». «J’ai pris six mois à réaliser mon site avec l’aide d’une connaissance, près d’un an pour monter mon activité», reconnaît Alexandra Jean-Richard qui confie que la recherche de clients est aujourd’hui ce qui lui prend le plus de temps.

Il est libre, slash

«Financièrement les conditions sont, actuellement moins confortables que si je travaillais de façon classique comme salariée, mais mon sentiment de donner du sens à ma vie est prépondérant», confie cependant Véronique Piouceau. Le slashing a le vent en poupe car il offre la liberté de faire ce qu’on aime. Alexandra Jean-Richard loue les effets positifs qu’il y a à «écouter sa petite voix, ce qu’on ressent au fond de soi et aller vers ce qu’on a envie de faire».

Mais cette liberté exige une compétence-clé: une excellente gestion du temps. Les slashers sont des maîtres de leur emploi du temps, des organisateurs hors pair. «Ma semaine est extrêmement bien organisée. Je prends souvent des clients sur les pauses de midi ou en soirée pour des entraînements individuels, de manière à pouvoir avoir du temps pour moi le week-end», explique Alexandra Jean-Richard. Un tel choix de vie non maîtrisé peut vite conduire à l’éparpillement et à l’épuisement.

Slashe-moi si tu peux

L’équilibre entre sa passion et son activité ‘alimentaire’ ou ‘salariée’ n’est pas facile à construire. Sans compter son entourage, qui doit aussi être partie prenante de ce projet professionnel… et de vie. Parfois, il faut justement une vie pour construire ce juste milieu. Après plus de 18 ans à cumuler différentes activités, Véronique Piouceau reconnaît aujourd’hui que sa priorité est de garder un équilibre sain entre son compagnon, ses enfants et ses activités professionnelles. Son activité occupe la majorité de son temps alors qu’au départ, l’équilibre était inversé.

Alexandra Jean-Richard elle est employée à 80%. «C’est vrai qu’un 60% serait l’idéal, mais pour le moment ce n’est pas possible», explique-t-elle. Elle rappelle l’importance de parler de son activité annexe en toute transparence à son employeur principal. «Tous mes collègues sont au courant, mon employeur aussi car il a besoin de savoir quand je suis disponible ou non. C’est normal. Il faut aussi mettre en place une structure. J’ai par exemple expliqué mon activité secondaire à mes clients au cabinet, je les ‘éduque’ en leur expliquant que le lundi je m’y consacre et que je ne suis donc pas disponible pour eux. Lorsque je leur explique les avantages que cela apporte dans mon travail principal ils comprennent totalement. Je pense qu’il faut être très ouvert et transparent.»

 

 


Sur le même sujet: lire aussi le témoignage de la slasheuse Suba Umathevan.

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