Une plume libre en temps de dictature

Travailler sous des menaces de mort: le témoignage d'une journaliste tunisienne.

Considérée  comme le symbole de ceux qui ont défendu âprement, en temps de dictature, la liberté d’expression et l’engagement pour la déontologie, Hamida Ben Salah est l’une des premières femmes journalistes tunisiennes. Entretien avec celle qui a été la première journaliste à annoncer au monde entier, par le biais de sa dépêche pour l’AFP, la fuite de Ben Ali et la libération de la Tunisie.

 

Vous êtes née dans une famille militante. Cela a-t-il été une motivation propice pour votre parcours de journaliste militante ?

Je ne me présente pas comme militante et je ne me situe pas dans cette catégorie. Je suis juste une journaliste. En fait, j’ai la conviction que faire correctement son métier, c’est être patriote; c’est ma devise. Mon grand père, qui était un avocat et militant, m’a enseignée cette façon d’être patriote. Naitre dans une famille militante a développé en moi depuis mon jeune âge, un goût prononcé pour les valeurs de justice, de liberté et de respect de la loi. J’ai cru en ces principes et valeurs et cela m’a toujours donné l’envie de résister et d’exceller par mon travail.

Vous avez débuté dans un organe officiel, l’agence Tunis Afrique Presse. Que vous a apporté ce passage sur le plan professionnel ?

C’était en 1979, j’ai débuté mon parcours à la TAP et j’y ai été formée. J’ai été recrutée suite au besoin de l’agence en personnel anglophone et francophone pour le service international. J’ai appris le journalisme en faisant le travail. Au début je ne faisais que de la traduction de dépêches et petit à petit j’ai commencé à apprendre et à aimer le métier. Je me rappelle que mon premier papier a porté sur les élections présidentielles au Zimbabwe. Puis j’ai eu la chance de participer à des stages à l’institut de presse où à l’étranger (France, ex-Yougoslavie, Etats-Unis…) où j’ai appris énormément. Ces stages ont été très bénéfiques dans le sens où un journaliste peut acquérir de nouvelles compétences dans un métier qui évolue tous les jours.

Je suis restée 12 ans à la TAP. Au début des années 90, et avec le déclenchement de la guerre du Golfe, je me suis rendue compte que j’avais atteint le plafond et que je ne pouvais plus évoluer à la TAP. J’ai travaillé quelques mois en parallèle avec l’agence Reuters mais j’ai été virée à la demande de la Présidence.  Je n’ai pas gardé ma place à la TAP et j’ai quitté.

Durant cette période passée à la TAP, vous avez été très active, que ce soit au sein de  l’Association des Journalistes Tunisiens (AJT) ou dans d’autres organisations de défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Comment l’avez-vous vécue, cette période ?

En apprenant le métier, j’ai commencé à m’impliquer dans la vie professionnelle. J’ai été essentiellement membre active dans l’AJT. J’ai milité pour  qu’elle se convertisse en syndicat et je faisais partie du groupe qui a lancé le premier syndicat qui n’a pas été reconnu par les autorités en place.  Pour les autres organisations j’ai été active par mon travail, j’ai des sympathies et des convictions mais je me suis abstenue d’être membre dans la ligue des droits de l’Homme ou dans les organisations féministes. Tout ce que j’ai essayé d’éviter, c’est de faire du militantisme pour garder une certaine distance et préserver mon indépendance.

Votre entrée, en 1993, au bureau de l’AFP, vous a-t-elle libérée des pressions et exactions subies précédemment ?

A l’AFP, je me suis retrouvée. A l’époque 80% de la production de l’AFP traitait de la résistance palestinienne installée en Tunisie. Alors je me suis dédiée, corps et âme et j’ai commencé à fouiner dans ce dossier. Cela a gêné les hauts responsables palestiniens qui n’ont pas hésité à faire part de leur colère au gouvernement tunisien. Après la publication d’une information militaire sensible concernant les forces palestiniennes, j’ai reçu des menaces de mort et j’ai subi plusieurs pressions de la part de Yasser Arafat (président palestinien) en personne pour dévoiler la source de mes informations.

Après le départ des Palestiniens, toute la production de l’agence devait couvrir l’actualité tunisienne, et c’est à partir de là que les problèmes ont recommencé. Les intimidations sont arrivées au point d’accuser le chef de l’agence de viol pour exiger son départ immédiat du territoire tunisien. Après cet incident, j’ai compris ce que j’avais à faire. Rester et résister ou bien faire autre chose. Enfin j’ai décidé de canaliser la peur et de me battre jusqu’au bout. De 1995 jusqu’à l’an 2000 ,cela a été une période vraiment terrible, j’ai été tellement opprimée que je vivais avec la peur au quotidien, les menaces, les tentatives d’intimidation à l’égard de ma fille, mon mari a payé de sa santé toute l’angoisse qu’on a vécu ensemble et sa carrière a été bloquée à la TAP, sans aucune évolution de sa carrière. J’ai été ciblée par toutes sortes de moyens.

Aujourd’hui quand je marche  dans la rue, je mesure à quel point ce qui s’est passé depuis est précieux car, enfin, je peux me déplacer librement dans la rue sans avoir à regarder derrière ou autour de moi. Il est vrai qu’on peut faire face à la violence verbale et parfois ça devient chaotique, mais pour moi cela n’a pas d’importance car je suis en train de goûter à une liberté qui vaut tous les sacrifices.

Hamida Ben Salah, vous avez bravé diverses menaces mais cela ne vous a pas empêchée de donner la parole à ceux qui en étaient privés, quelle était votre technique ?

A un moment donné, la Tunisie était une prison à ciel ouvert. Aucune information ne pouvait circuler et je me suis retrouvée devant une grande responsabilité et un double engagement. Le premier est professionnel et a consisté à alerter les médias internationaux au moment où la plupart des bureaux étrangers avaient retiré leurs représentants et correspondants. Le deuxième était un engagement national, c’est à dire travailler coûte qui coûte et dans toutes les conditions afin de fournir l’information et de transmettre la réalité d’un régime dictatorial.

Travailler sous la dictature est très dangereux mais c’est un équilibre à trouver, un effort de tous les jours et une bataille de tous les instants. Ma seule arme était de respecter les techniques rédactionnelles et déontologiques et ma règle de travail était: dire, sans rien dire, tout en disant. C’est une formule magique. Il faut réfléchir constamment à tous les termes à utiliser pour exprimer quelque chose, pour écrire et faire parler entre les lignes sans avoir la foudre le lendemain.

Aujourd’hui, vous êtes à la retraite. Est-ce le repos du guerrier ? Un journaliste, selon vous, peut-il réellement prendre sa retraite ?

Ah oui : je suis bien à la retraite. J’ai décidé moi-même d’aménager ma sortie fin 2013,  essentiellement pour des raisons de santé. Je ne me retrouve plus après la révolution. Le 17 janvier je suis sortie du bureau après des jours et des nuits interminables, et depuis j’ai été hospitalisée à maintes reprises. J’ai essayé après de reprendre le travail, mais je n’ai pas pu donner le rendement qui me satisfait et donc j’ai fais le choix de me retirer et je pense que c’était la bonne décision. Le journalisme c’est un beau métier, c’est une passion, mais à un moment donné il faut le quitter. D’ailleurs, je suis contre un journaliste qui ne prend pas sa retraite, il peut encadrer peut-être, mais pas exercer le métier proprement dit. Aujourd’hui,  je prends de la distance et je ne regrette pas, le journalisme est une  belle page de l’histoire qui s’est tournée.

Les témoignages d’estime et d’amitié, voire de reconnaissance, pour tout ce que vous avez accompli vous ont-ils apporté la satisfaction du devoir accompli ?

Si c’était à refaire, je ferais la même chose. Je suis totalement satisfaite et je n’ai rien à regretter. Je prends la réussite de la révolution comme une récompense pour toutes les années de répression, d’absence d’une vie personnelle privée, de peur, de menaces…

 Aux jeunes générations de journalistes, alors qu’ils bénéficient d’une liberté pour laquelle vous vous êtes longuement battue,  quels seraient vos conseils ?

Travaillez, prenez de la distance, soyez professionnels, ce sont les règles professionnelles et l’éthique qui font un bon journaliste. Et puis il ya les valeurs de tous les jours ; la rigueur, l’honnêteté,  la loyauté, le respect…

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