Sexisme au travail : comment réagir ?

Extrait de la campagne actuelle de l'Unige contre le sexisme et le harcèlement. DR
Extrait de la campagne actuelle de l'Unige contre le sexisme et le harcèlement. DR

Au travail le sexisme peut prendre de multiples aspects et avoir un impact très négatif sur la performance de celles qui le subissent. Conseils pour l’identifier, lorsqu’il est dissimulé et y faire face.

En théorie, c’est tout simple: en Suisse, le sexisme est un aspect du harcèlement sexuel, et à ce titre, est condamnable au titre de la loi suisse sur l’égalité (LEg), et notamment son article 4 sur le harcèlement, qui interdit tout comportement discriminatoire fondé sur l’appartenance sexuelle portant atteinte à la dignité de la personne sur son lieu de travail. Une jurisprudence importante a déjà explicité ce point, précisant notamment que le lieu de travail s’entend au sens large et peut notamment inclure les afterworks ou les trajets.

En pratique, c’est évidemment tout autre chose. Le sexisme peut prendre des visages très différents. Une étude de trois chercheurs américains (Ambivalent Sexism in the Twenty-First Century, Rachel A. Connor, Peter Glick, and Susan T. Fiske) montre que le sexisme peut se manifester sous plusieurs formes. Les comportements ouvertement dévalorisants envers les femmes, qui se caractérisent par des attitudes négatives, hostiles, méprisantes envers elles. Mais aussi un autre sexisme, parfois appelé bienveillant, mais pourtant tout aussi problématique. Ce dernier se manifeste par une attitude a priori positive envers les femmes. Mais par l’idée qu’elles devraient également être protégées par les hommes. «L’image typique serait celle de Cendrillon, Pretty Woman, ou l’héroïne de la sage 50 Shades of Grey si on cherche un exemple plus contemporain: une femme qui aurait besoin d’un homme pour une vie meilleure ou plus accomplie», explique  Klea Fanniko, chercheuse à l’Université de Genève (Unige) et auteure notamment d’une étude sur l’égalité dans les carrières académiques. L’Unige a d’ailleurs été récemment mise en cause pour son sexisme structurel et son manque de sanctions adéquates, suite à la publication d’un rapport administratif très critiqué.

Ce sexisme plus subtil et compliqué est extrêmement vicieux et dangereux pour une carrière. Benoît Dardenne, professeur à l’Université de Liège prochainement en conférence à l’Unige (voire encadré) a montré dans une étude de 2007 (Insidious Dangers of Benevolent Sexism: Consequences for Women’s Performances) que ce sexisme bienveillant, parce qu’il crée des doutes sur ses capacités, diminue la confiance en soi au travail et rend les femmes qui en sont victimes moins performantes.

«Les femmes peuvent avoir des doutes sur leur compétences, sur leur « capacité » à se débrouiller toute seule quand  elles s’exposent aux commentaires sexistes bienveillants », explique Klea Faniko. L’extrait d’un entretien réalisé dans le cadre de son étude avec une doctorante permet d’illustrer ces propos: l’interpellation «ma petite» ou «ma belle», qui dévalorise les compétences. «C’est indirect, ça vient en filigrane mais après on intériorise beaucoup ça, et on reste quand même quatre ou cinq ans avec une telle personne pour un doctorat. […]». Par ailleurs, le sexisme bienveillant manifesté sous la forme du paternalisme peut avoir également des conséquences négatives. L’interpellation «mon enfant», remarque  Klea Faniko, «peut pous­ser les doctorantes à «faire trop de confiance» à leur supérieur hiérarchique et «aux projets» qu’il a pour leur futur, sans développer leur propre indépendance».

Face à ces comportements ambivalents, mais aussi au sexisme clairement hostile, quelques conseils pour ne plus subir tout cela au travail.

Les termes qui diminuent

«Ma petite, mon enfant, ma belle, ma chérie…» Ces termes peuvent venir d’hommes ou de femmes. Sont-ils toujours sexistes? «Dans la définition du harcèlement c’est pas l’intention de l’auteur qui compte mais les effets sur la victime», rappelle Mélanie Battistini, sociologue et cheffe de projet pour l’institut romand Le deuxième Observatoire, qui réalise beaucoup d’interventions sur la prévention du harcèlement en entreprise, ou sur les questions de discriminations de genres notamment dans les écoles.

Première chose à faire : identifier le problème. «Beaucoup de femmes se rendent compte qu’il y a un problème mais n’arrivent pas toujours à dire exactement ce qui les met mal à l’aise», note Mélanie Battistini. Est-ce le contexte, les mots utilisés?

Pour ce faire : «notez les comportements problématiques», conseille la sociologue. Quand, pourquoi, comment ces paroles ont-elles été prononcées?

Puis «cherchez des témoins. Sans le faire de manière frontale devant l’auteur des propos, essayer de débriefer, poser des questions, trouver des alliés ou alliées.» Quitte à causer une fronde interne? «Il va falloir se confronter à un moment donné pour régler les choses. Mais c’est toujours plus facile si on n’est pas seule», note Mélanie Battistini.

Si votre entreprise a fait son travail correctement, elle doit avoir mis en place des procédures et marches à suivre pour que vous puissiez contacter quelqu’un –hors responsable directe ou ressources humaines- pour vous confier en toute confidentialité.

Quand à la réaction du tac au tac, elle peut évidemment se faire aussi, «tout dépend de la relation qu’on a avec la personne. Tout le monde n’est pas armé de la même façon. Et dans les cas de harcèlement, ce ne sont pas les plus faibles qui sont le plus fréquemment les victimes, mais souvent les ‘grandes gueules’ parce que justement elles prennent position. Souvent si elles ont refusé une avance elle subiront ensuite une forme de harcèlement psychologique», observe Mélanie Battistini.

Le manterrupting

C’est le fait de couper la parole aux femmes, de manière systématique. Très fréquente en politique, cette pratique existe évidemment aussi dans le monde professionnel, et elle n’est, là non plus, pas uniquement le fait d’hommes. «Très souvent, les auteurs de ce genre de situation ne s’en rendent pas compte», remarque Mélanie Battistini pour qui le plus simple pour y mettre fin c’est de «la rendre visible.» Rien de mieux qu’un atelier de sensibilisation au sexisme, dans ce cas. Le fait de solliciter un intervenant extérieur permet ainsi de ne pas augmenter les tensions. On peut aussi solliciter la personne de confiance –si l’entreprise en a une- pour intervenir si le comportement est régulier. «Dans la pratique, j’observe beaucoup de prises de conscience se faire», note Mélanie Battistini.

Les blagues sexistes ou sur les blondes

«On ne peut plus rigoler ?», voilà les réponses que vous risquez d’entendre si vous faites une remarque. D’où l’importance de rappeler que comme le disait Desproges «on peut rire de tout mais pas avec tout le monde», et qu’ici le problème est le fait de discriminer une partie de la population. Personne ne fait plus de blagues racistes au premier degré au travail. Alors pourquoi poursuivre avec les blagues sexistes? « Qu’on en soit victime ou simplement témoin, il faudrait être capable de dire: ‘ce n’est pas le cadre adapté, ce n’est pas le lieu et l’endroit pour dire des choses pareilles», remarque Mélanie Battistini. Le tout, c’est de le dire sans manifester de jugement sur l’auteur de ces remarques.

Extrait de la campagne actuelle de l'Unige contre le sexisme et le harcèlement. DR

Extrait de la campagne actuelle de l’Unige contre le sexisme et le harcèlement. DR

Le mansplaining

C’est le fait d’expliquer des choses de manière paternaliste à une femme. Comment y mettre fin?

«Tout dépend des personnes. Soit il faut les interrompre et leur faire prendre conscience de leur ton et de leurs propos. Mais c’est souvent assez larvé. La meilleure réponse reste ici aussi de proposer des ateliers de sensibilisations», remarque Mélanie Battistini. Ce comportement, comme d’autres fait partie du sexisme ‘ancré’, inconscient, encore largement présent dans notre société, et renforcé par les inégalités toujours objectives entre femmes et hommes : différences de salaires, de recrutement, de gestion du congé maternité etc.

Faire la bise

A priori, rien d’insultant. On vous fait la bise, alors qu’on serre la main à vos collègues hommes. «C’est subtil, c’est une norme sociale, mais on est au travail», pointe Mélanie Battistini. La sociologue rappelle que dans tous ces comportements différenciés, «il ne faut rien prendre pour acquis. Dans le cadre professionnel, il faut d’autant plus les questionner car des rapports de pouvoir interviennent. On n’est pas dans un rapport amical où on peut se dire les choses clairement. Il y a des enjeux cachés : perdre sa place, être désavouée….» Elle suggère de trouver l’espace dans l’entreprise ou l’organisation où vous pourrez dire «cela ne me convient pas», si c’est le cas. Ce n’est pas toujours tout simpe. Il s’agit, tout simplement, d’être respectée et vous devriez pouvoir être entendue pour cela.

L'Unige est à la pointe dans la lutte contre le sexisme. DR

L’Unige est à la pointe dans la lutte contre le sexisme. DR

Le dress-code

Des remarques de vos collègues sur la longueur d’une jupe ou la profondeur d’un décolleté ne sont évidemment totalement déplacées. «Si certaines tenues ne sont pas adaptées au travail, c’est au supérieur et à lui seul de le faire remarquer à la personne», remarque Mélanie Battistini qui note que c’est toujours au sujet des tenues de femmes que les enjeux de séduction sont questionnés, jamais au sujet des tenues des hommes. Par ailleurs, elle estime que l’obligation de porter une jupe dans un dress code pourrait largement être «questionnée.»

Un climat hostile

Votre supérieur et vos collègues vous font régulièrement des remarques sexistes ? Sachez que la jurisprudence du ‘café vaudois’ a reconnu qu’un patron qui tolérait des remarques sexistes des clients en plus des siennes était reconnu coupable de harcèlement sexuel. A bon entendeur…

Les femmes sexistes

Ce comportement est typique des environnements professionnels traditionnellement masculins. Les rares femmes à y avoir évolué «ont parfois du être plus  masculines dans leurs comportements que les hommes, et ne sont pas tendre avec les autres femmes. C’est le fameux exemple de la Queen Bee. Arrivées à des postes de pouvoir, elles ont intégré tous les codes masculins et peu de conscience féministe», observe Mélanie Battistini. Leurs remarques et discriminations s’observent à tous niveaux: commentaires sur le fait de chercher les enfants à la crèche ou de privilégier sa famille à son travail…

Le plus simple ? Ignorer et construire un leadership bâti sur un autre modèle.

Les citations de cette campagne sont nées suite à un travail de recherche de Klea Fanniko. DR

Les citations de cette campagne sont nées suite à un travail de recherche de Klea Faniko. DR

 


En savoir plus

A noter, le 22 mai, l’Unige organise une conférence sur le sexisme bienveillant.

«Sexisme « bienveillant » : quel impact sur la performance ? »

Conférence du professeur Benoît Dardenne de l’Université de Liège, organisée dans le cadre de la campagne « #UNIUNIE contre toute forme de discrimination ».

Lors de cet événement, l’ouvrage collectif « Psychologie de la discrimination et des préjugés : de la théorie à la pratique » (Eds., Klea Faniko, David Bourguignon, Oriane Sarrasin, & Serge Guimond) sera présenté. Fruit de la collaboration de 36 auteur-e-s spécialistes, cet ouvrage éclaire les origines, les mécanismes et les conséquences des préjugés et des discriminations envers différents groupes sociaux, au travail et dans la vie quotidienne

Lieu et heure : Bâtiment: Uni Mail, R280, 22.05.2018, 12:15 – 14:00

 

 

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