Ruth Widmer: «j’ai construit la structure qui a rendu possible ma vie de famille»

DR Bilan
Ruth Widmer avec le micro qu'elle lance dans le public pour le faire intervenir. Image: Bilan

Elle a consacré sa vie au théâtre et utilisé cette discipline pour interpeller ses contemporains sur les questions de société, notamment celle du genre. La fondatrice du TheaterFalle de Bâle prend sa retraite en 2018. Rencontre avec une insatiable agitatrice.

TheaterFalle signifie Theater Für Alle, Théâtre pour tous: ce nom en soi est un programme, il désigne la troupe de théâtre et inclassable que Ruth Widmer dirige, et reflète le genre qu’elle explore depuis quatre décennies. Son travail est à la croisée de l’art, de la pédagogie, de l’événementiel.

S’y ajoute MedienFalle, organisme qui propose des workshops pédagogiques. Les deux institutions sont très liées à Ruth Widmer et au directeur général Attila Gaspar. TheaterFalle, sous leur direction et soutenue par une équipe forte, est devenue un employeur important. Elle emploie actuellement 8 personnes à 70% chacune -en moyenne-, et une quarantaine d’indépendants.

Depuis sa création en 1986, Medien&TheaterFalle expérimentent des formes et des formats théâtraux et médiatiques, suivant en permanence les développements sociaux et technologiques pour proposer des offres innovantes. Ces deux institutions se veulent des lieux de dialogue, d’échanges entre générations, de genre et couches sociales différentes. Chaque représentation ou chaque workshop inclut le public de manière interactive directe, de manière à inciter chacun à prendre la parole et développer ses compétences sociales…et au final, d’une certaine manière, la démocratie.

Vous vous décrivez curieuse, avide de nouveautés et de prendre le pouls de votre époque… Que vous inspire-t-elle aujourd’hui ?

Ruth Widmer: pour le moment, avec ma production par étapes Elysium, je réfléchis au thème du paradis. Comment agissons-nous avec notre environnement, comment la digitalisation détruit le sentiment de collectivité? Les services digitaux sont une vraie libération et pourtant… il n’est presque plus possible de se regarder dans les yeux aujourd’hui! C’est à la fois un paradis et un enfer, un poids et une libération. Comment pouvons-nous encore nous lier, à partir de quoi, que nous reste-t-il de commun? J’aime aussi explorer le thème de la richesse, et comment le fait de s’enrichir peut conduire au fait d’avoir moins de sentiments, de perdre une certaine qualité relationnelle.

Dans Hans was Heidi, vous questionnez les rôles d’hommes et de femmes à la maison, lors d’un entretien d’embauche, à l’école…

Je trouve incroyable que les différences entre hommes et femmes dans l’éducation et au travail soient toujours aussi marquées, les inégalités de salaires me paraissent d’une absurdité sans nom! On a beaucoup progressé, c’est vrai, et je me sens heureuse de vivre dans ce pays et de pouvoir donner mon avis. Reste qu’une femme qui va son chemin et veut diriger rencontre aujourd’hui toujours plus d’embûches qu’un homme.

La question des genres et rôles m’a toujours préoccupée. Et continue à me travailler: comment vieillit une femme, comment est-ce possible pour elle de continuer… Et pour moi? Je me rends compte qu’à 60 ans j’ai toujours une folle envie de monter des projets! Mais c’est l’heure de la retraite, il faut se débrouiller avec une petite pension. En anticipant cette nouvelle phase de ma vie, j’ai compris qu’on peut faire les choses autrement, plus lentement.

TheaterFalle, la compagnie que vous avez fondée, c’est 40 ans de votre vie… Comment tourne-t-on une telle page?

Afin de pouvoir offrir et utiliser les formats éprouvés de Medien&TheaterFalle, un redémarrage sera nécessaire. Donc notre réseau d’indépendants créera une nouvelle organisation, une structure plus légère qui reprendra nos offres. Mais Medien&TheaterFalle seront dissoutes. Je tourne ainsi la page, pour aider à ce que cette transformation se fasse, et après, en me retirant complètement.

Vos représentations sont presque des moments de psychanalyse: en donnant la parole au public après vos saynètes, ce dernier prend la parole, raconte des épisodes personnels, se confie, parfois certains spectateurs réalisent brutalement des choses sur eux-mêmes, leur vie, leur couple, leur éducation… Comment gérer cette émotion?

Mes pièces sont très émotionnelles, parce qu’elles racontent la vie, et elles laissent les émotions du public s’exprimer. Aucune n’est semblable à l’autre car la vie se déroule au moment de la représentation. En général, ce qui est difficile, c’est de savoir accueillir et faire rester cette vie quand elle arrive! Les émotions font souvent peur, pourtant je les considère comme un cadeau. Pouvoir travailler avec les émotions du public dans le dialogue et souvent l’humour, c’est d’une telle richesse! Une de mes pièces évoquait la mort, et dans le public, j’ai compris aux interventions de certains qu’ils étaient venus pour préparer leur propre  départ… Il ne faut jamais juger mais accueillir. Tout en veillant à la justesse et l’authenticité du propos.

Vous avez dirigé une troupe de théâtre, pris diverses responsabilités professionnelles, syndicales… Quels obstacles avez-vous connus en tant que femme?

La question des enfants est toujours problématique. J’en ai quatre et nous sommes une famille recomposée. J’ai vécu ce que je voulais, et je me suis organisée en fonction mais je n’ai pas pu échapper aux jugements: quand je partais une semaine en tournée, on me le reprochait. Mais je ne me suis jamais rien laissé dire! J’ai aussi construit mon théâtre en tenant compte de cette spécificité: nous sommes une structure de jour, nous travaillons de 9h à 17h, et pas de 22h à 2h du matin. Les samedis et dimanches, hors représentations, nous sommes libres. Nous avons des vacances. C’est important pour moi d’avoir du temps libre pour ma famille ou échanger avec mes amis. J’ai construit la structure qui a rendu cela possible.

Vous vous êtes aussi impliquée en politique…

Je suis entrée en politique quand j’avais 40 ans. D’un coté c’était un grand avantage, parce que j’étais établit dans mon métier et je connaissais bien la ville et son «fonctionnement». De l’autre côté c’était difficile parce que j’avais peu de patience pour les jeux politiques.

Avez-vous grandi dans un milieu féministe?

Ma mère n’a pas pu faire d’études au motif qu’elle était une femme. Mon père a fait l’ETH (Ecole polytechnique de Zurich) et en rencontrant ma mère, lui a dit qu’elle pouvait faire ce qu’elle souhaitait, ce qui dans les années cinquante a choqué. Elle a choisi d’être formatrice pour adultes… avant d’étudier la théologie à soixante ans passés! Mon père était enseignant: il participait aux tâches ménagères. Mes parents partageaient leur argent, vivaient en véritables partenaires, et pour moi cela a toujours semblé normal. C’est à l’extérieur que j’ai découvert les inégalités entre hommes et femmes. On me disait : «Une fille ne fait pas ça, ne grimpe pas aux arbres…», et je ne comprenais pas, ça me choquait! Le pire, c’est bien sûr la fois où on m’a désignée comme preuve que l’égalité dans le couple conduisait à des échecs…

Il y toujours des tas de choses qui me paraissent absurdes comme le fait que les salaires des employés dans la petite enfance soient plus faibles que ceux de professeur d’école, et que ces postes soient majoritairement féminins, alors que la formation est la même et que la pédagogie nécessaire dans les premières années de la vie est tout aussi complexe ! Si dès l’enfance les petits voyaient autre chose, ils se construiraient autrement. Chaque école devrait avoir un enseignant homme ET femme.

Vous qui êtes dans le milieu du théâtre et de la représentation, que vous inspire l’affaire Weinstein?

Cela met en lumière le thème de la sexualité: on est dans une époque qui prétend être libérée de tout, mais les femmes aujourd’hui ne peuvent toujours pas faire entendre leur ‘non’. Les questions de dialogue, d’échange, de frontière, de proximité, de limites, sont cruciales.

Vous-même êtes connue pour dire les choses telles qu’elles sont…

Je serais sans doute allée plus loin si j’avais été moins directe. J’ai appris avec l’âge à être plus diplomate. Néanmoins si j’avais un conseil à donner aux plus jeunes ce serait d’être authentique car le plus précieux dans ce monde ce sont nos émotions. Il ne faut jamais se laisser dire comment être, mais plutôt soigner sa personnalité. S’aimer, accepter de faire et dire des erreurs, poser des questions chercher des réponses et ne surtout pas croire qu’il faut se taire parce qu’on nous l’intime. Il y a toujours des personnes avec qui rire, se disputer, il ne faut pas s’enfermer, ni dans un groupe ni dans une idée.

Ruth Widmer en quelques dates

1952 : Naissance

1982: Professeure de théâtre indépendante

1987: Fondation TheaterFalle à Bâle, qui réalisera 30 productions, jouées près de 150 fois chacune.

1994 : Prix de la Fondation Doron

1997 : Prix des médias de la jeunesse

1998: Pose la question de la violence dans la pièce remarquée ‘Hau den Lukas’

2001: Prix de la banque cantonale de Bâle-Campagne

2003: Prix de la culture du canton de Bâle-Campagne

Mars 2009-Mars 2014: présidente de l’association Faîtière des professeurs de théâtre

1er Avril 2014: Représente et dirige l’association professionnelle de professeurs de théâtre au sein de la faîtière ACT, association professionnelle des théâtres libres

2015 : Prend la fonction de juge pour un tribunal local

2002: Le théâtre dispose de ses propres locaux

2003 : Fonde MedienFalle, agence de communication en lien avec le théâtre.

2017: Produit Elysium

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