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Daniela Re a lancé son entreprise dans le vin après une carrière dans la finance. Image: Bilan.

“Quand la femme reste à la maison, on devrait décider d’un salaire pour elle”

L’analyse financière a été sa spécialité, au cours d’une carrière brillante. Mais sa passion, depuis toujours, c’est le vin bio. Rencontre avec Daniela Re, entrepreneuse et organisatrice du premier salon international dédié au vin bio en octobre dernier à Montreux.

Daniela Re est une italienne du Nord, et se définit comme «fonceuse». Cette analyste financière a gravi tous les échelons de son secteur en trente ans, qui l’a amenée dans différents secteurs: informatique et digital (Compaq, Oracle), industrie lourde (Alcoa), finance et éducation (Laureate Education) dont certains très masculins. Construire son parcours professionnel tout en gérant sa vie familiale a donc été un défi. En 2015, «les enfants étant à l’université et un changement de vie entamé», elle choisit de s’adonner à sa passion, le vin bio. Férue de sports de montagne, Daniela Re s’installe en Valais et lance avec ses propres fonds une entreprise d’importation, Biowine Sàrl. BiowinExpo qu’elle organise à Montreux est pour elle une nouvelle activité et un nouveau défi que Daniela Re aborde selon ses habitudes: avec beaucoup de clarté et une détermination à toute épreuve.

BiowineExpo se tient au 2M2C de Montreux avec une série de partenaires mais pratiquement sans sponsors, comment arrivez-vous à le financer?

Daniela Re: J’ai tout financé avec mes fonds propres et bien sûr les inscriptions et la confiance des vignerons bio qui ont adhéré à ce projet, pour un coût global de près de 200’000 francs. Le premier jour sera réservé au public, le second, le lundi, aux professionnels, avec des entrées payantes. J’ai proposé des tarifs réduits aux premiers exposants réservant leur emplacement et ils ont été 80 à répondre présents quasi-immédiatement, il y a près d’un an. Nous aurons 120 exposants, dont une majorité d’italiens, de français et d’espagnols –il est plus simple de produire du vin bio dans les pays chauds en raison de l’humidité moindre-. Nous aurons aussi quelques producteurs de pays de l’Est et des Suisses, qui ont promis d’être plus nombreux au rendez-vous de l’année prochaine. Ce n’est pas le premier salon de vin bio en Suisse mais sans doute le plus grand, et je suis d’ores et déjà sûre de reconduire l’opération.

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Vous vous êtes lancée dans le vin en 2015, comme certains milieux que vous avez connus auparavant c’est un monde très masculin…

Daniela Re: oui c’est difficile de se lancer. Surtout dans le Valais ! Je ne suis ni suisse, ni valaisanne, ni œnologue… et femme! Alors au début on ne vous accueille pas avec entrain. J’ai appris, quelques fois en en payant le prix, que la confrontation ne sert à rien. Si un problème survient, mieux vaut prendre sur soi et y aller gentiment. Je ne dis pas non plus qu’il faut être humble et soumis, mais plutôt écouter, prendre des éléments et ajouter tranquillement les siennes. Si on veut changer le monde, c’est comme ça qu’on avance. Une fois tout en haut –je sais de quoi je parle- on peut avancer un peu plus vite et servir d’exemple en prenant davantage position. Mais s’opposer frontalement tout au long de son ascension professionnelle peut bloquer sa propre progression.

Comment avez-vous réussi à vous faire respecter?

Daniela Re: je n’ai jamais eu de prétention et j’adore écouter quelqu’un qui connaît son domaine et en parle avec passion. J’ai fait la formation de base de l’école de Changins et j’apprends beaucoup par moi-même. Mais je crois qu’avant tout, un bon œnologue et un bon sommelier respectent les goûts de leurs clients. D’un point de vue business, il y a un vrai besoin sur le marché du vin bio: la Suisse importe 2/3 de sa consommation de vin en général et la production de vin bio y est encore faible en comparaison à ses voisins. Avec ma société, nous sommes positionnés sur un marché de niche, où les marges sont forcément très faibles: c’est lorsqu’on importe de gros volumes qu’on a un pouvoir de négociation avec les producteurs pour avoir des prix imbattables. Je n’ai pas vocation à grandir dans ce domaine, mais plutôt dans l’événementiel et les rencontres liées au vin bio. Je n’y connaissais rien, j’ai tout appris: laver 2’000 verres rapidement, imprimer des catalogues, penser aux réseaux sociaux… c’est neuf et c’est exactement ce que j’adore!

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Comment les différences de traitement entre hommes et femmes vous ont-elles forgée?

Daniela Re:  On sait qu’une femme qui veut être au même niveau qu’un homme doit prouver plus, ne jamais dire non et toujours se montrer parfaite. Dès qu’on dévoile un point de vulnérabilité, on est beaucoup plus attaquée qu’un homme. Ces différences existent encore, y compris dans les multinationales. En début d’une carrière managériale, il faut cacher beaucoup de choses, on ne peut pas dire: ‘j’ai la fête de Noël de mon fils à 15h, je dois partir’. Parler de sa famille n’est pas toujours bien vu. Quand on dirige, par contre, on peut le faire et je l’ai fait sciemment. Je partais à 14h pour voir mon fils sans trouver d’excuse. Quand un père le fait, on dit ‘quel père fantastique!’. Mais pour une mère, ce n’est pas pareil. Nous les femmes devons aussi donner le bon exemple, avoir la même attitude envers tous les parents. Aujourd’hui, le travail à distance ou le home-office sont presque un acquis, mais pour ma génération, le smartphone a été une libération! Je pouvais lire mes emails ou répondre à des questions tout en faisant mes courses de Noël. C’est cliché mais c’est la réalité! Le présentéisme a la vie dure.

Vous n’aimez pas le mot ‘féministe’…

Daniela Re: J’évite de l’utiliser, car beaucoup l’affichent mais n’agissent pas. Le féminisme est trop souvent brandi de manière conflictuelle. Les conférences et les manifestations sur le sujet, j’y ai participé activement, mais il s’y dit beaucoup de choses et on passe peu de temps à les mettre en pratique. J’ai toujours fait partie des ‘diversity groups’ en entreprise, j’ai pris part à des programmes de mentoring. J’ai vu beaucoup d’homosexuels subissant des discriminations aussi, car on n’a pas l’éducation pour gérer cela. Je pense qu’il faudra encore une ou deux générations pour comprendre qu’hommes et femmes ont les même droits mais des qualités différentes et complémentaires. Il faut mettre en valeur les qualités professionnelles et personnelles des femmes sans qu’elles essayent d’être des hommes. En attendant, il y a une bataille à mener, il faut donner l’exemple et cela veut dire payer un prix. Avoir un enfant malade et s’en charger, cela demande du courage pour une femme active aujourd’hui.

Quelles seraient les mesures à prendre pour arriver à gagner cette bataille?

Daniela Re: Quand les couples choisissent que ‘la femme reste à la maison’, il faudrait décider pour elle d’un salaire, avec second pilier et AVS. En cas de divorce, le mari est choqué de devoir partager son second pilier ou de verser une pension… et pourtant, rien de plus normal! Cela dit, discuter de finances au moment du divorce n’est pas le meilleur moment. J’ai toujours affirmé qu’être indépendante financièrement était la meilleure des libertés, et il est clair qu’en ayant des enfants c’est difficile. Pour ma part, j’ai toujours choisi de choyer un employé en particulier: ma gouvernante! Avoir un bon système de garde est essentiel pour pouvoir travailler correctement.

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