Philanthropie: comment les femmes gèrent la charité

Domaine historiquement masculin, la philanthropie s’est féminisée au fur et à mesure qu’elle s’est aussi professionnalisée. Aujourd’hui elle est protéiforme, mais qu’est-ce qui la distingue vraiment de son alter ego masculine? Décryptage.

Melinda Gates, Priscilla Chan, Laurene Powell Jobs sont les figures actuelles –et parfois décriées– de la philanthropie. Mais derrière ces compagnes de barons de la tech se cache une série de femmes philanthropes, héritières et épouses d’hommes fortunés, mais aussi, désormais, entrepreneures. Les femmes se sont fait une place parmi les premières fortunes mondiales, comme le rappelait le classement de Forbes des femmes les plus riches du monde en 2017 et celui des femmes les plus puissantes dans la philanthropie. En 2017, elles étaient au total 227 milliardaires -soit 11% des milliardaires au total dans le monde- et représentaient une valeur totale de 852,8 milliards dans le monde, un classement à remettre à jour après le décès de Liliane Bettencourt qui représentait à elle seule 39,5 milliards de dollars. Dans la philanthropie, elles pèsent désormais lourd aussi: sur les 17 femmes américaines que mentionne la liste Forbes, elles sont 80% à avoir créée leur Fondation. Cela n’a pas toujours été le cas.

Au XIXème siècle, les tâches philanthropiques sont divisées selon une conception paternaliste. Aux hommes, le mécénat, à savoir les dons financiers, activité qui nécessite un capital, majoritairement détenu par ces derniers. Aux femmes, le don de soi, en vertu de leurs «facultés naturelles de compassion et de douceur», notamment.

Au cours du XXème siècle, la philanthropie se professionnalise et ces frontières s’effacent. La philanthropie c’est aujourd’hui donner son temps ou son argent (voir nos deux exemples en encadré ci-dessous), et les deux activités sont masculines ou féminines.

Reste que cette activité reste très culturelle. Des philanthropies régionales, spécifiques aux attitudes culturelles, aux enjeux des communautés locales et à la maturité du secteur philanthropique de chaque région, sont en plein essor. «La philanthropie est influencée par l’histoire culturelle d’un pays. Aux Etats-Unis, une certaine philanthropie peut assurer un rôle social qui ne serait pas pris en charge par l’Etat. Par ailleurs, il est aussi plus courant d’y parler de son argent, de ses actions philanthropiques réalisées pour contribuer à une meilleure société», assure Laetitia Gill, directrice exécutive du Geneva Centre for Philanthropy à l’Université de Genève.

 

En Afrique, en Asie et en Inde, une philanthropie très décomplexée et professionnalisée, notamment portée par des femmes est en train d’apparaître. Les banques s’y intéressent de très près, comme le montre cette analyse de BNP Paribas Wealth Management sur les nouveaux modèles de femmes philanthropes en Asie ou cet article de la Société Générale.

Le secteur, en pleine professionnalisation, reste encore largement à étudier. Le Geneva Centre for Philanthropy a ainsi récemment été créé à l’UNIGE, en partenariat avec des fondations majeures de la place. En outre, au sein de sa Faculté d’économie et management, une chaire en philanthropie comportementale devrait être lancée fin 2018. Un lien entre sciences cognitives, comportementales et finance qui permettra sans doute aussi de mieux connaître et comprendre les femmes philanthropes. Pour l’heure, le Women’s Philanthropy Institute (WPI) de l’Université d’Indiana a tenté d’établir le portrait-robot le plus ressemblant possible de la femme philanthrope d’aujourd’hui (photo). Voici que l’on sait sur les femmes philanthropes aujourd’hui.

Les femmes auraient une plus grande propension à donner 

Le Women’s Philanthropy Institute (WPI) de l’Université d’Indiana, l’un des rares spécialistes de la philanthropie féminine, a montré dans une étude de 2015 que la propension au don était supérieure chez les femmes que chez les hommes parmi les millenials, les femmes âgées, et les célibataires, y compris divorcé-e-s, jamais marié-e-s ou veuf-ve-s. Elle montre aussi que lorsque le revenu d’une femme augmente, celle-ci est plus encline à faire des dons qu’un homme dans la même situation. Une étude encore plus ancienne (2010), montre, toujours sur des foyers américains, que, quel que soit le niveau de revenus, les foyers dirigés par des femmes ont une plus grande propension à faire des dons et que celles-ci font des dons de 32 à 95% plus importants -selon le niveau de revenus-.

Des résultats à nuancer. L’étude de 2010 apparaît relativement datée. Celle de 2015 -qui se base majoritairement sur des donneurs aux Etats-Unis, et par ailleurs financée en partie par la Fondation Bill et Melinda Gates-, montre ainsi que parmi les High Net Worth Inidividuals, catégorie la plus aisée, il n’y a aucune différence notable dans les montants donnés ou les causes soutenues. Par ailleurs, la recherche montrait précédemment que, dans les couples mariés, lorsque le décideur est la femme ou le couple, les montants alloués étaient plus petits (Andreoni et al., 2003; Wiepking & Bekkers, 2010).

Les femmes se soucieraient plus de l’impact de leurs dons

Mythe ou réalité? L’image de la femme «traditionnellement économe» voudrait que celles-ci soient plus exigeantes que les hommes sur l’utilisation des fonds qu’elles allouent à des projets. Une idée reprise par BNP Paribas Wealth Management, qui observe que «les femmes d’affaires qui ont réussi apportent plus de rigueur ainsi qu’un regard plus critique dans l’évaluation de l’impact de leurs actions philanthropiques.» Un constat avancé par plusieurs experts du secteur, mais qui n’est pour le moment appuyé par aucun chiffre. La philanthropie, elle, s’est professionnalisée, et l’investissement d’impact, qui s’assure non seulement de réaliser de bonnes actions mais également des profits est de plus en plus populaire, y compris chez les hommes. «Je ne pense pas que les femmes soient plus exigeantes sur la mesure des performances financières des projets qu’elles soutiennent que les hommes. Je dirai plutôt qu’elles ont un regard complémentaire. Elles seront plus sensibles à l’aspect concret, au fait d’apporter des outils, mettre en lien, organiser du coaching, et à la pérennité du projet philanthropique. Les hommes se limiteront à une vision d’ensemble plus stratégique», estime Philippine Baron,membre du comité exécutif de Giving Women (voir ci-dessous) à l’instar d’autres observateurs du secteur.

Les femmes investiraient plus en faveur des femmes

Hommes et femmes ne sont pas sensibles aux mêmes causes. Et ces dernières soutiennent plus facilement des organisations féministes. C’est une autre étude du WPI datant de mai 2016 qui vient souligner ce fait. Plus de 46% des répondants femmes ont soutenu une cause liée aux femmes, contre 37% chez les hommes. Ces causes incluent la violence domestique, le trafic humain, l’égalité, les droits des homosexuels et transexuels, le cancer du sein, le bien-être des mères et des enfants, les droits à la reproduction, les opportunités économiques pour les femmes etc. Les causes sont nombreuses et ont été étudiées via des entretiens qualitatifs. On retrouve évidemment l’expérience personnelle de la discrimination, de l’abus ou de la privation de droits. S’y ajoute un aspect pragmatique: le lien positif, prouvé depuis par de nombreuses études, entre soutien aux droits des femmes et développement économique. Le dernier aspect est un élément de qualité: donner aux organisations qui soutiennent les femmes est une question de conviction envers les qualités organisationnelles de ces organisations et leur efficacité.

Les femmes auraient davantage le souci de la transmission

Laetitia Gill.

«La transmission est une valeur que l’on retrouve fréquemment chez les femmes. Elles se sentent plus particulièrement sensibles ou responsables quant au monde de demain», précise Laetitia Gill. «L’homme va davantage privilégier une sécurité financière alors que la femme souhaitera en priorité être acteur de changement et transmettre des valeurs et des outils pour la génération future».

Si encore peu de chiffres sont connus, une étude du WPI de 2015 montre que, dans un couple marié, lorsque la femme est seule à prendre la décision, les dons seront attribués d’abord à des œuvres pour la jeunesse, la famille, la santé et les causes internationales, alors que si l’époux décide ils iront en priorité à des œuvres religieuses, d’éducation ou autres, dans les couples de high net worth individuals, la femme qui aura le pouvoir de décisions privilégiera les droits humains, l’homme les questions économiques. Selon la même étude, les femmes célibataires seront plus promptes à mentionner des convictions politiques, philosophiques ou de la motivation pour rejoindre le conseil d’administration d’une organisation que des hommes.

L’étude 2018 de WPI fait un pas de côté et montre que le fait d’avoir des parents donateurs a un impact plus important sur les filles de ces couples, plutôt que sur les garçons.

Les femmes fonctionneraient davantage en réseau

Autre constat appuyé par une étude du WPI : dans les cercles de donateurs, 70% des membres sont des femmes. L’aspect social, collaboratif, collectif de la philanthropie féminine est finalement peut-être ce qui la caractérise de la manière la plus nette: lorsqu’il s’agit d’aider, les femmes travaillent largement en réseau. Comme le montrent les deux exemples suivant d’organisations que nous avons rencontrées ici en Suisse. «Je crois que ce qui différencie vraiment hommes et femmes dans la philanthropie c’est qu’elles agissent volontiers en collaboration afin d’être plus efficace. Alors que les hommes ont une approche plus individualiste, peut-être plus soucieux de leur image», remarque l’économiste Abigael de Buys Roessingh à la tête du Ladies Lunch Lausanne (voir ci-dessous). A confirmer sur le long terme, avec l’émergence de nouvelles philanthropes qui parfois s’approprient à leur tour les codes masculins.

 


Aux antipodes: deux modèles de philanthropie féminine aujourd’hui en Suisse

Giving Women: éduquer et offrir du conseil stratégique 

Créé à Genève par Atalanti Moquette en 2009, Giving Women est présente à Zurich depuis trois ans et organise régulièrement des évènements des deux côtés de la Sarine. Cette association compte aujourd’hui 120 femmes, de tous âges et milieux. Sa mission première? Permettre à ses membres d’être des philanthropes éclairées. «On n’aime pas tellement le terme réseautage, notre approche, c’est l’empowerment», note Philippine Baron, membre du comité exécutif de l’association. Cet ‘empowerment’ va dans les deux sens: les membres de l’associations sont régulièrement invitées à des séances de formations comme ce récent atelier pour apprendre à soutenir un projet de la meilleure façon, et d’informations, notamment sur les best practices des ONG. Des outils utiles pour comprendre les thèmes et tendances de fond du domaine de l’humanitaire ou l’aide au développement. Mais aussi permettre aux donatrices -qui ont parfois leur propre fondation- de se professionnaliser. «On apprend à nos membres à comprendre un projet, son but, son sens, sur quoi il s’appuie… par exemple mettre en place une campagne de vaccination sans la logistique, sans tout le concept qui fait que femmes et enfants qui se déplaceront pour être vaccinés seront nourris et parfois hébergés n’a pas de sens.»

Philippine Baron.

L’autre volet, mission primordiale de l’association, c’est le don de temps et de compétences: les membres de Giving Women analysent des projets, aident à structurer des business-plans, aident une organisation à repenser sa gouvernance, sa stratégie, sa campagne marketing ou à réaliser son analyse d’impacts… «Les ONG ou organisations intéressées nous contactent, on leur fait remplir un questionnaire, notre comité stratégique analyse leur demande et si elles partagent nos valeurs et qu’on peut être utiles, on s’empare du sujet», explique Philippine Baron. Seuls les projets durables et répliquables sont soutenus. Le soutien à une organisation est réalisé par une équipe de Giving Women qui s’engage à y consacrer le temps nécessaire, en général quelques heures hebdomadaires, durant un an et demi en moyenne et délivre des conseils ou un contenu concret. 90% des organisations soutenues sont basées à l’étranger, mais leur fondateur est systématiquement invité à venir présenter sa problématique en Suisse lorsqu’il a été décidé de la soutenir. «Souvent on joue le rôle de mise en relation pour présenter les professionnels qui seront utiles aux ONG», explique Philippine Baron. L’association affiche «une sensibilité féminine» et une empathie particulière pour les projets à destination des femmes et des jeunes filles, mais les projets qu’elle soutient ont la plupart du temps un impact beaucoup plus large. Parmi les projets récemment soutenus, l’association Découvrir, qui a pour but l’intégration professionnelle des femmes migrantes qualifiées en Suisse.

Ladies’ Lunch Lausanne: la force du don financier

Simple et efficace: c’est la formule du Ladies’ Lunch Lausanne, dont les fondements n’ont connu aucun changement depuis sa création il y a 27 ans par Carmela Lagonico. L’association organise deux déjeuners par an au Lausanne Palace, sur inscription mais ouverts à toutes les femmes, après inscription en ligne. Les participantes s’acquittent du prix du repas -100 francs- dont 50 francs vont à l’œuvre soutenue et font des dons supplémentaires si elles le souhaitent. Le concept a toujours réuni les femmes venant de Lausanne et des environs… sauf que, de quelques dizaines au départ, elles sont aujourd’hui au moins 250 –la dernière édition en avril 2018 a réuni 265 participantes, qui ont offert 40‘000 francs à la fondation lausannoise Coup d’Pouce, qui facilite les loisirs pour les personnes atteintes d’une déficience ou de troubles du spectre de l’autisme -. «La somme moyenne réunie par repas est d’environ 35’000 à 45’000 francs», note l’économiste Abigael de Buys Roessingh, actuelle présidente de l’organisation. En 27 ans ce sont ainsi presque 2,5 millions de francs qui ont été réunis. Le tout avec un investissement minimal: le déjeuner dure deux heures, les demandes qui parviennent à l’association arrivent au Lausanne Palace qui héberge l’organisation. «Finalement, ce qui nous prend le plus de temps en dehors de l’analyse des demandes de soutien et du suivi des œuvres choisies ce sont les plans de table», explique Abigael de Buys Roessingh. Un détail loin d’être trivial, la présidente est parfaitement consciente d’un élément-clé du succès de l’événement: la possibilité qu’il offre aux participantes de réseauter. Elle s’assure que les besoins –non exprimés-

 

 

de chaque participante soient pris en compte. «Certaines viennent faire des rencontres, on le sait, d’autres souhaitent passer un bon moment entre amies alors on leur organise une table de copines.» Le fichier de l’association compte aujourd’hui 3800 noms, mais l’association n’a pas vocation à devenir un club-service et n’envisage pas de développer une mise en réseau ou un annuaire. Parmi les sponsors, on compte aussi des partenaires fidèles: le Lausanne Palace, qui offre des conditions défiant toute concurrence pour accueillir l’événement, ou Hermès Suisse qui soutient l’événement depuis 14 ans ainsi que A L’Emeraude, le Groupe Bernard Nicod et la Banque Piguet Galland. Ces soutiens sont mentionnés au début de l’événement et sur le carton d’invitation, mais sans plus: pas de ‘goodies bag’ ou de prospectus. C’est le projet soutenu qui est mis à l’honneur durant le déjeuner. L’oeuvre est sélectionnée par le comité de l’association, parmi de nombreuses demandes. Elle doit être locale, de préférence petite, «les grandes organisations ont moins besoin de nous», et si possible peu connue du grand public. Les Ladies’ Lunch Lausanne ont par exemple soutenu les familles en rupture, les malades atteints de sclérose en plaques, les enfants et familles dont un membre est détenu, mais aussi la recherche pour les maladies rares ou la schizophrénie.  

Si la formule semble avoir trouvé son équilibre, elle a aussi réussi à se renouveler en douceur. Les participantes se sont notablement rajeunies et diversifiées. «Environs un cinquième des femmes présentes sont aujourd’hui des responsables d’associations ou de structures que nous avons soutenues qui viennent donner un coup de main à leur tour», assure Abigael de Buys Roessingh. Les dons se sont aussi professionnalisés: le comité veille désormais à ce que les soutiens apportés à la cause puisse entraîner une synergie. Ainsi les dons offerts à la Fondation Coup d’Pouce en avril 2018 devraient permettre la prolongation d’un programme-test qui pourrait ensuite bénéficier de subventions publiques. Les sponsors aussi se renouvellent, en 2018 c’est le garagiste Jan Autos, souhaitant cibler une clientèle féminine, qui a rejoint le groupe des sponsors habituels.

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