Marie Maurisse, l’insolence de la liberté

Marie Maurisse, journaliste, auteur de "Bienvenue au paradis!", enquête sur la vie des Français en Suisse. Lausanne, 12 avril 2016.

Journaliste de terrain et écrivaine, la Française a enquêté sur le secteur du porno et s’impose comme une intellectuelle audacieuse.

On savait que Marie Maurisse, auteure du livre très débattu qui dénonçait un racisme anti-français en Suisse («Bienvenue au paradis! Enquête sur la vie des Français en Suisse»), ne craignait pas l’adversité. Femme de caractère, elle ne s’est jamais laissée démonter par les réactions extrêmement passionnées à ce livre. On sait maintenant qu’elle aime décidément les sujets qui ont de l’impact. Elle sort un nouvel ouvrage aux éditions Stock, «Planète Porn, enquête sur la banalisation du X». Pas de doute, la journaliste française basée en Suisse romande, qui correspond pour Le Monde et écrit pour plusieurs médias romands, ne craint pas les sujets tabous.

Mais pour elle, pas question de se laisser enfermer pour autant dans une étiquette de provocatrice ou de polémiste. Intellectuelle libre avant tout, elle ne se met pas de carcans, s’intéresse à des sujets divers et se laisse guider par sa curiosité. «Comprendre comment ça fonctionne». C’était sa motivation pour parler du monde de la pornographie. Un projet qu’elle murissait avant même d’écrire le livre sur les Français en Suisse. L’industrie du X est pour elle un secteur économique comme un autre, «avec des professionnels qui ressemblent souvent à employés de Google et font du marketing digital».

Un secteur qu’elle aborde avec une approche d’investigation et dont elle dénonce les dérives tout en désacralisant la thématique. Le livre ne se veut d’ailleurs pas «un essai à charge», il révèle les bons et moins bons aspects du porno. Femme de terrain, elle a eu un réel plaisir à aller à la rencontre des gens pour les interroger sur leurs conditions de travail et sur leur vision du secteur. «J’avais découvert ce monde de Youporn en tant que jeune femme, et je m’interrogeais naïvement qui étaient ces gens sur ces vidéos. Etait-ce une démocratisation du porno, du sexe? En creusant un peu ce qu’il y avait derrière la façade, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas du tout d’amateurisme, et que c’était évidemment une industrie». Une industrie où les femmes sont toujours aussi marchandisées, travaillent pour des salaires de misère, au milieu d’une vive concurrence. Tout le secteur subit une forte dégradation des conditions et des marges avec la massification créée par internet.

S’exprimant à la première personne dans le livre, Marie Maurisse prend le lecteur par la main pour lui faire découvrir les dédales du X. Sorte de Virginie Despentes à l’envers, elle aborde ce monde avec l’audace de la célèbre écrivaine, mais elle offre au contraire un regard dépassionné et extérieur sur cet univers à part. D’où lui vient cette liberté? Marie Maurisse, française méridionale, cheveux blonds ou roux selon les humeurs, allure juvénile, se revendique comme féministe, et se dit consciente de ce qui l’a aidée à suivre cette voie. «J’ai eu la chance de grandir dans une famille, qui était certes de classe moyenne avec un père informaticien et une mère au foyer, mais qui m’ont poussée à faire des études, ne m’ont jamais brimée. Ils étaient fiers que je sois déléguée de classe, que je prenne la parole, ont toujours encouragé cela, ce qui est loin d’être le cas pour de nombre de femmes qui, si elles n’ont pas été brimées, ont pu subir les les biais même inconscients de leurs parents. On ne les a pas poussées à se mettre en avant, puis à l’âge adulte on leur dit: bougez-vous les filles. Avec les jeunes générations cela va changer; il suffit de voir combien le débat féministe a pris avec le mouvement “metoo”».

Marie Maurisse, elle, ne fléchit pas devant la controverse. «Une fille a davantage honte d’exprimer ce qu’elle pense ou de créer la polémique, on l’éduque à être plus consensuelle, moins rentre-dedans. Ce n’est pas mon cas, j’ai une forme d’insolence et peux bousculer les choses, et cela depuis mes années d’école! C’est pour moi une force dans mon métier, mais je n’ai pas calculé le fait de me spécialiser dans les sujets polémiques, ce n’est pas ma marque de fabrique de m’attaquer à des sujet qui font peur: je cède à ma curiosité, peu d’obstacles psychologiques m’arrêtent, le fait qu’un sujet soit tabou pour beaucoup de gens n’est pas pour moi un problème».

Quant à la salve de critiques suscitées par son livre sur les Français en Suisse: «Cela m’a forgée, m’a durci le cuir. Ça a été une expérience même si je suis encore sensible sur ce sujet». Marie Maurisse a notamment porté plainte suite à des injures reçues sur Facebook, et une personne qui la menaçait physiquement sur le réseau social a été condamnée. Une victoire pour elle. «Les injures et les menaces, même si c’est virtuel, c’est condamnable. L’individu était anonyme, le ministère public vaudois l’a retrouvé et condamné par ordonnance pénale». Elle ne regrette pas d’avoir parlé de ces thématiques. «Beaucoup de femmes se prennent régulièrement des attaques. Il faut se serrer les coudes entre femmes. Je pense que les femmes sont davantage victimes de trolls sur les réseaux sociaux, mais je n’ai pas vu d’études sérieuses sur le sujet». Pour elle, la prise de parole des femmes est essentielle. «Les femmes se battent pour leurs enfants, pour boucler les fins de mois, pour faire le ménage et gérer la charge mentale, mais elles restent peu intéressées par la prise de parole publique et le débat politique. “C’est aussi parce qu’on les en a écartées”».

A cet égard, elle soulève l’importance pour les femmes d’aborder avec leur regard des sujets souvent dévolus à des  journalistes masculins. Certes, un journaliste masculin se serait sans doute posé les mêmes questions sur le secteur de la pornographie, sur le fait qu’il est «fait par des hommes pour des hommes», estime-t-elle. Tous les studios et maisons de production porno ont pour principal client «l’homme blanc américain qui a entre 35 et 60 ans, le seul qui paie encore pour voir du porno».

Mais face à ce porno mainstream, qu’elle qualifie de «raciste, sexiste et profondément problématique», elle estime que le regard du journalisme féminin peut s’avérer plus sensible. «En tant que femme je l’ai ressenti avec plus d’acuité. Par ailleurs, être femme m’a aidé à parler avec les nombreuses femmes que j’ai rencontrées, actrices, réalisatrices, productrices, et qui m’ont volontiers raconté des choses qu’elles auraient peut-être moins livrées à un homme». Elle évoque le regard très dégradant porté sur les femmes dans ce métier, qui fait qu’elles ont plus de regard critique sur le secteur. «Le fait d’être une femme m’a facilité le travail d’approche car il s’agit de questions extrêmement intimes et indiscrètes sur leurs souffrances, y compris physiques, à exercer ce métier, sur l’impact sur leur vie de couple et de mère. Si j’avais été un homme, cela aurait été plus difficile».

Par ailleurs, elle estime que le porno devrait être plus qualitatif, mois irréaliste, et surtout davantage axé sur les désirs féminins. Aujourd’hui, les femmes consomment pour l’essentiel du porno gratuit. Faut-il s’en étonner, alors qu’il leur est si peu destiné? «Une forme de pornographie féministe émerge, plus égalitaire, pouvait aussi plaire aux hommes.  Notamment avec la productrice Erika Lust à Barcelone, dont l’entreprise emploie 30 personnes. Mais cela reste une micro-niche sur le marché mondial, qui peut toutefois progresser car les femmes vont petit à petit investir ce champ qui était uniquement masculin jusqu’ il y a 10 ans».

«La pornographie, conclut Marie Maurisse, avec des accents despentiens, c’est avant tout un projet politique. D’abord réservé aux bourgeois, puis diffusé aux classes populaires uniquement masculines, il a exclu les femmes car cela les détournait du droit chemin». Elle compare cela avec la scène politique. «Là aussi, on a écarté historiquement les femmes car elles n’étaient pas assez mures pour prendre en charge des sujets sérieux. Il faut lutter contre cela, investir les champs typiquement masculins, nous y avons droit. La politique en fait partie. Ne pas avoir honte de s’exprimer. Se dire: pourquoi mon opinion n’aurait-elle pas la même importance que celle d’un homme?». Marie Maurisse admire les femmes politiques en Suisse «qui parviennent à se frayer un chemin dans un monde très masculin».


L’industrie du porno en chiffres

92 milliards de vidéos X vues sur Youporn en 2016 (ce qui fait une moyenne de 12 films X vus par an et par habitant de notre planète)

26% des visiteurs de PornHub sont des femmes

Temps moyen de la visite pour les spectateurs français: 9 minutes

Terme le plus recherché en 2016 : Lesbian

Age moyen des internautes sur PornHub: 35 ans
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