«Lutter contre les discriminations ce n’est pas tomber dans le politiquement correct»

Pascal Gygax: "Il faut que chacune et chacun, en entreprise, puisse prendre conscience de ses propres attitudes et des effets qu’elles peuvent produire."
Pascal Gygax: "Il faut que chacune et chacun, en entreprise, puisse prendre conscience de ses propres attitudes et des effets qu’elles peuvent produire."-DR

Chercheur à l’Université de Fribourg, Pascal Gygax travaille depuis une quinzaine d’années les origines des inégalités femmes/hommes. Ses recherches montrent que les mécanismes qui perpétuent ces inégalités sont si profondément ancrés que seule une action multiple et d’envergure pourrait contribuer à les faire reculer.

Après avoir obtenu près de vingt fonds nationaux et internationaux pour ses recherches sur l’égalité femmes/hommes et mené des travaux qui démontrent combien celles-ci sont encore profondément ancrées et perpétuées, Pascal Gygax, Directeur de l’équipe de Psycholinguistique et Psychologie Sociale Appliquée de l’Université de Fribourg, est convaincu qu’atteindre l’égalité nécessite des interventions plus systématiques.

Son travail, disponible en ligne, explore en particulier le langage comme vecteur inconscient des inégalités, et comment celles-ci se construisent dès le plus jeune âge.

Déjà actif pour sensibiliser les institutions publiques et entreprises, il collabore notamment pour cette mission avec Le deuxième observatoire, institut romand de recherche et formations sur les rapports sociaux de sexe.

 

Vous êtes à la recherche de fonds pour des actions d’envergure contre le sexisme, que faudrait-il mettre en place selon vous ?

Pascal Gygax : Après des années de recherche nous avons désormais beaucoup de données sur les stéréotypes de genre. A deux ans, un enfant a des stéréotypes sur des métiers auxquels il n’a jamais été confronté, uniquement à partir des livres, des dessins animés, de notre manière de parler. Nous avons sollicité des fonds pour modifier les manuels scolaires pour prendre en compte ces questions. Ce fonds nous a été refusé alors qu’il nous semble primordial. Les choses avancent incroyablement lentement surtout dans un pays comme la Suisse. Les moyens d’aller au fond de notre démarche manquent cruellement. Nous sommes d’ailleurs à la recherche de fonds de mécènes sans succès pour l’instant, malheureusement. L’égalité entre femmes et hommes n’est pas un sujet qui semble toujours porteur. Je me rends néanmoins beaucoup dans les écoles. J’espère avoir une influence sur l’identité des enfants, des ados, qui ont à l’heure actuelle des représentations extrêmement stéréotypées! Il faut des interventions dans les écoles, les entreprises et auprès des parents pour rendre visibles ces stéréotypes, expliquer leur provenance, et surtout les déconstruire.

 

L’efficacité d’ateliers ou campagnes de sensibilisation est-elle prouvée?

Pour l’instant, nous n’avons pas les resources nécessaires pour pouvoir mesurer l’impact de nos interventions, mis à part les retours informels que nous recevons. Lors d’une intervention, par exemple,une adolescente a fondu en larmes car elle avait toujours voulu faire du football contre l’avis de ses parents qui l’ont contrainte à faire de la danse. Elle s’était persuadée avoir un problème psychologique et physique.Notre intervention lui a ouvert de nouvelles voies. Nous souhaitons également évaluer un jeu inventé par Le Deuxième Observatoire (Institut romand de recherche et de formation sur les rapports sociaux de sexe) pour sensibiliser les jeunes aux stéréotypes de genre.

Le risque n’est-il pas de tomber dans le politiquement correct?

Lutter contre les discriminations, au travers du langage par exemple, ce n’est juste faire du politiquement correct. Ce que les gens comprennent mal est que les changements s’opèrent différemment selon les générations. Pour nous (adultes), qui devons faire un effort conscient pour changer nos habitudes, cela peut paraître comme du politiquement correct. Mais pour les plus jeunes générations, en construction identitaire, être exposé à certaines formes langagières plus inclusives et égalitaires rend ces formes tout à fait normales. Les quotas relève de la même idée: c’est une manière implicite d’instaurer une norme égalitaire pour que l’équilibre ainsi crée soit considéré comme une norme pour la génération suivante. C’est peut-être artificiel, mais pour une génération seulement.

Le langage est-il un espace à discuter et remettre en question pour vous ?

Oui ! Les gens oublient souvent que la langue Française a subi des changements important liés à des pressions sexistes et andro-centrées. Par exemple, l’Académie Français décide au 17ème siècle de supprimer des termes comme «autrice» ou « mairesse » pour signaler aux femmes que ces métiers sont réservés aux hommes. Eliane Viennot a d’ailleurs publié un livre fascinant sur ce sujet.

L’une des solutions que vous prônez serait donc la féminisation de la langue ?

Nous devrions plutôt parler de démasculinisation ! Plusieurs formes sont possibles. En France le débat récent s’est focalisé sur le point médian (par ex., les étudiant·e·s). Le language inclusif englobe pourtant beaucoup d’autres options. L’une des formes possibles est la neutralisation en évitant de parler spécifiquement des femmes et des hommes. Par exemple, le site de l’Université de Lausanne a remplacé une grande partie des mentions ‘si vous êtes étudiante ou étudiant et souhaitez des informations…’ par des formes comme ‘si vous souhaitez des informations…’  C’est une manière de démasculiniser et c’est plus intéressant en termes de marketing. Je cite l’Unil car elle a ainsi changé 70% de son site pour devenir plus inclusive, en englobant également les personnes qui ne se sentent ni femmes ni hommes. D’autres formulations, comme les doublons, par exemple ‘mécaniciennes et mécaniciens’ ont un impact énorme chez les jeunes, en rendant les métiers plus accessibles aux filles, notamment. L’ordre de mention est également important. Placer les femmes en premier modifie la valeur andro-centrée qui est si typique de notre manière de parler. Si on demande aux gens d’écrire une histoire sur « des directrices ou des directeurs » ou sur « des directeurs ou des directrices », nous n’obtenons pas les même histoires. Nous avons beaucoup étudié les effets pernicieux du langage, avec des personnes de 24 mois à 70 ans. Le langage nous impacte fortement, qu’on le veuille ou non. Je remarque également qu’une fois sensibilisé à cette question, la prise de conscience des ces propres pratiques est immédiate. Cette prise de conscience est importante. Elle appelle des changements de comportements discriminants, relativement bien ancrés dans notre société.

Comment chacun peut-il agir à son niveau ?

J’ai été sollicité par des institutions publiques, des cantons, des écoles, des villes, des universités. Cette semaine pour la première fois, j’ai été sollicité par une entreprise. Selon moi, il faut d’abord des changements de pratiques, et il y a beaucoup de travail: les salaires, les manières de parler dans les séances, les temps de parole accordés aux femmes, l’utilisation de formules diminutives pour les désigner (par exemple l’utilisation automatique du prénom pour s’adresser à une femme)… Cela prend du temps, il faut que chacune et chacun, en entreprise, puisse prendre conscience de ses propres attitudes et des effets qu’elles peuvent produire.

A quelles attitudes pensez-vous ?

Il y en a énormément. Une grande partie d’ailleurs basée sur de fausses croyances: que les femmes sont biologiquement  plus calmes, plus sensibles, par exemple. Ces attitudes ont des effets dramatiques sur les carrières professionnelles. Si on connaissait bien le plafond de verre, on observe également aujourd’hui la falaise de verre: le fait de solliciter une femme directrice afin de sauver une entreprise qui va mal, parce qu’on considère, pour des raisons stéréotypées, qu’elle sera ‘plus sensible’, plus ’calme’. Et évidemment si des soucis surviennent, ce sera de sa fautes. En plus, si elle ne correspond pas au stéréotype, elle est vertement critiquée. Dépasser ces attitudes demande d’être lucide, juste, et permet un meilleur vivre-ensemble au travail.

Vous préconisez aussi les quotas, y compris dans le monde associatif…

Eduquer les gens de manière explicite en permanence peut être compliqué car nos attitudes sont ancrées dans mécanismes sociaux compliqués. Quand on choisit la couleur bleue pour habiller son fils, on a l’impression que c’est un choix, comprendre que c’est issu de stéréotypes n’est parfois pas évident (le bleu a longtemps été dans l’histoire la couleur associée aux filles). En ce sens, pour apprendre de nouvelles choses, y être simplement exposé semble être très efficace. Les quotas peuvent donc être une manière idéale de modifier nos expositions aux inégalités et changer nos attitudes. La vraie question c’est combien de temps d’exposition il nous faudra pour modifier nos attitudes ? Pour ce qui est du langage inclusif, nos recherches ont montré que quelques occurrences dans un textes suffisent à s’y habituer, et d’autres travaux ont montré que plus nous nous habituons au langage inclusif, plus nous l’acceptons.

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