«Les quotas obligent les décideurs à regarder plus loin que leur carnet d’adresses habituel»

Nadine Reichenthal, a notamment fondé Graines d'entrepreneures, programme d’entrepreneuriat pour les adolescent-e-s. (DR 24heures/Odile Meylan)

Parce plus d’égalité homme-femmes, c’est aussi plus de femmes dans les instances représentatives et dirigeantes, Femmes Leaders by Bilan vous propose chaque mois une rencontre avec une femme membre d’un conseil d’administration. De quoi inspirer de nouvelles candidatures? Un texte réalisé en partenariat avec le Cercle Suisse des Administratrices. Cette semaine rencontre avec Nadine Reichenthal, directrice de l’Accélérateur de projets de l’Université de Lausanne et co-fondatrice de Graines d’Entrepreneurs, programme d’entrepreneuriat pour les adolescent-e-s.

Après 25 ans dans des administrations publiques et des multinationales, Nadine Reichenthal enseigne l’entrepreneuriat à HEC Lausanne, à l’EPFL et HES-SO. Elle intervient aussi dans de nombreuses structures d’accompagnement de projets entrepreneuriaux en Suisse et à l’étranger, par exemple auprès du programme des Nations Unies UN-ITC pour faciliter l’accès aux marchés mondiaux des entreprises basées dans des pays émergents et qui sont actives dans le numérique.

Elle est également présidente du Club des Femmes Entrepreneures, représentante de la FCEM (Femmes Chef d’Entreprises du Monde) et s’investit dans de nombreux programmes de soutien aux femmes et à l’entrepreneuriat. Administratrice de plusieurs sociétés, elle figure parmi les toutes premières membres du Cercle suisse des Administratrices.

Comment êtes-vous devenue administratrice?

J’ai commencé par être, dès la fin de mes études, membre du conseil des sociétés familiales. Ces fonctions n’ont cessé que lors de leurs ventes en 2008, lorsque mon père a fêté ses 82 ans. Ces domaines d’activités, très masculins, dans le milieu de l’automobile (peinture et vernis, accessoires automobiles) et des machines à emballer industrielles m’ont confronté très tôt au fait d’être une fille et à évoluer dans un monde où il n’y a que des hommes. J’ai appris à aimer le milieu industriel où la compétence fait, seule, la différence.

J’ai par la suite siégé pendant huit ans au conseil de Sigma Consulting, une entreprise informatique du Canton de Vaud. Depuis un an, je siège au conseil d’administration de Tank-D au Luxembourg, une start-up dont l’innovation réside dans le stockage des bio-déchets, et qui sera bientôt active en Suisse. Je viens également de rejoindre le Conseil de la Fondation BVA, opérant dans un environnement industriel et commercial lié au marketing direct sur le canton de Vaud et en Suisse.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans cette fonction, les compétences que vous avez développées?

Les relations dans les conseils d’administration des entreprises familiales sont compliquées, surtout lorsque vous êtes la fille du ‘patron’! Les plus grands défis ont été de décider la vente de ces entreprises, car je n’envisageais plus, à 54 ans, de prendre la succession de mon père. L’aspect émotionnel prend à ce moment-là beaucoup plus de poids que l’aspect financier. Etre pendant plus de 35 ans au cœur des entreprises familiales vous donne une connaissance très intime de leur fonctionnement. Les clients et les employés que j’ai côtoyés depuis mon enfance m’ont appris à développer une certaine confiance en moi. Nul n’a jamais douté de mes compétences, en raison de ma formation en économie, mon travail dans les entreprises multinationales, mais, surtout, le fait d’avoir toujours travaillé, sur place, pendant les vacances scolaires, depuis mon plus jeune âge.

Quels sont les moyens dont vous usez pour faire passez vos convictions en tant qu’administratrice?

La diplomatie n’est pas ma qualité principale mais j’expose toujours extrêmement clairement les enjeux ainsi que les différentes solutions possibles en en détaillant les impacts prévisibles. J’ai la chance d’avoir une longue expérience et d’avoir accompagné de très nombreuses entreprises, et cela fait souvent la différence.

Quelles sont les difficultés de cette fonction, le challenge que vous avez connu?

Décider sur la base des chiffres comptables la mise en faillite d’une entreprise que vos parents ont construite, s’y investissant pendant 60 ans, sans jours de congé ou de vacances, est une situation que je ne souhaite à personne. Mais comme le dit l’adage, «ce qui ne vous tue pas»…

Comment améliorer la représentation des femmes en politique ou dans l’économie selon vous, pourquoi est-ce important?

Je suis convaincue que, plus il y aura de role model, plus les femmes se sentiront légitimes à briguer des mandats politiques et des postes de direction. Il faut donc communiquer, mettre en avant toutes ces pionnières pour que les plus jeunes se sentent prêtes à revendiquer et exercer des positions de pouvoir et d’influence. Donner la capacité d’innover, de s’exprimer aux jeunes filles pour préparer les femmes de demain, c’est aussi l’un des objectifs de Graines d’EntrepreneurEs!

Quel conseil à une femme qui aimerait devenir administratrice?

Mon conseil serait de développer une compétence rare et indispensable pour les conseils d’administration… ainsi le choix se portera sur vous, uniquement!

A titre personnel, que pensez-vous des quotas?

J’ai rarement été considérée comme une rêveuse. Un monde idéal dans lequel chacun et chacune aurait une juste place, en fonction de ses réelles qualités, me semble être encore un fantasme. Les quotas obligent les décideurs à regarder plus loin que leur carnet d’adresses habituel. Nous avons fourni, avec d’autres femmes dirigeantes ou administratrices, de nombreuses listes de femmes compétentes dans des domaines variés pour des interviews, des panels ou des postes de management. Ces listes ont été l’une des raisons principales de la genèse du Cercle Suisse des Administratrices, afin de répondre au fameux «mais on ne connaît pas de femmes qui…» A titre personnel, j’aime faire la différence entre équité et égalité, et c’est en termes d’équité que je souhaite plus de diversité dans les cercles de décisions!



Le Cercle Suisse Des Administratrices
Depuis sa création en janvier 2014 le Cercle Suisse des Administratrices regroupe des femmes, expertes ou dirigeantes, aux compétences recherchées par les conseils d’administration d’entreprises et d’organisations. Par ses actions concrètes, le Cercle favorise l’accession des femmes aux postes de gouvernance sur la base de leurs compétences. Leader d’opinion en matière de diversité et de gouvernance en Suisse Romande, ses membres se mettent à disposition de l’économie pour participer activement au développement de nos entreprises. Il n’est désormais plus possible de dire que les femmes ne sont pas assez nombreuses à vouloir s’engager ou encore qu’il est difficile de les trouver.
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