Pour favoriser la carrière des femmes, Claudine Amstein souligne l’importance de la formation continue. «La formation est l’occasion de se créer un réseau, elle est essentielle dans un contexte d’évolution technologique croissante.» Image: CA
Pour favoriser la carrière des femmes, Claudine Amstein souligne l’importance de la formation continue. «La formation est l’occasion de se créer un réseau, elle est essentielle dans un contexte d’évolution technologique croissante.» Image: CA

Directrice de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie, Claudine Amstein, 58 ans, a été la première femme de Suisse à occuper cette fonction. Son parcours compte également une candidature au Conseil d’Etat vaudois et une place de députée au Grand conseil. Rencontre avec une femme influente, qui partage volontiers son analyse et ses propositions sur la place des femmes dans l’économie.

Selon vous, l’économie vaudoise et suisse offrent aujourd’hui une série d’opportunités pour les femmes?

Oui, clairement. Nous avons longtemps pallié l’absence de compétences par l’immigration. En raison d’une série de facteurs, cette immigration diminue. Nous sommes aussi à la fin d’un cycle. La génération des baby-boomers part à la retraite, et beaucoup de secteurs manquent de relève. Tout le domaine de l’industrie, notamment. Or, le renouvellement de ce vivier de collaborateurs peut se faire aujourd’hui par les femmes. Elles doivent saisir cette opportunité pour faire valoir leurs compétences. Quant au manque de main-d’œuvre, il offre l’occasion de négocier certaines conditions, par exemple s’agissant des temps partiels.

A quels métiers pensez-vous?

Je pense aux MEM (ndlr: les métiers de l’industrie), polymécanicien par exemple. C’est un métier pour lequel les formations sont insuffisantes et, dans les apprentissages dédiés, on retrouve peu de femmes. C’est pourtant un travail intéressant qui ne nécessite pas de force physique. Il y a beaucoup d’autres professions pour lesquelles la technologie s’avérera de plus en plus importante et qui peuvent intéresser les femmes, à condition de surmonter une certaine barrière psychologique. Hommes et femmes doivent se former de la même manière, selon moi, avec une ouverture et une grande réceptivité face aux changements technologiques. Sans être caricaturale, de nombreuses femmes ont ces qualités car elles font fréquemment preuve d’ouverture, de compétence relationnelle et d’une capacité à être multitâches.

Vous avez évoqué le temps partiel, pensez-vous qu’aujourd’hui il est mieux accepté?

Oui, ce matin encore, j’ai vu un employeur qui, à la demande de l’un de ses salariés masculins, venait de lui accorder un temps partiel. C’est de plus en plus fréquent. Pour l’employeur, le temps partiel n’est évidemment pas toujours facile à gérer. A la CVCI, nous sommes soixante et, lorsqu’il s’agit d’organiser des séances, cela complique parfois les choses. Je pense que le temps partiel exige une souplesse de l’employeur, mais aussi de l’employé. Il ne faut pas que ce gain de flexibilité empêche la bonne communication et le maintien de l’esprit commun de l’entreprise.

C’est la même problématique que le télétravail pour vous?

Ce n’est pas tout à fait la même chose. Le télétravail doit s’inscrire dans une réflexion pour travailler sans être interrompu, disposer d’une liberté d’organisation, se libérer du temps passé dans les transports par exemple. Mais si l’objectif est de travailler à la maison avec les enfants à côté, à mon sens, cela ne peut pas fonctionner. Je pense que sur un poste à 100%, le télétravail doit représenter un ou deux jours. Sur un poste 50%, deux jours complets chez soi me semblent compliqués. Mine de rien, la machine à café d’une entreprise reste une source d’information notable. Et puis être seul(e) chez soi, ce n’est pas toujours très valorisant! Le développement d’un réseau professionnel, le fait de profiter des compétences des autres, de s’imprégner d’une culture d’entreprise, le fait de s’ouvrir… on se coupe de tout cela en restant à domicile.

Justement, vous qui êtes une femme de réseaux: y-a-t-il une bonne manière de réseauter?

Dans les années 80, quand j’ai commencé, j’entendais tous mes collègues masculins évoquer le Rotary, le Lions… Des lieux non interdits aux femmes mais réservés, de fait, aux hommes. Et à chaque repas, on parlait d’armée. C’était un accélérateur de carrière. Aujourd’hui, la situation a changé du tout au tout. On peut bénéficier de réseaux multiples, issus de son école, de son lieu de formation, d’activités professionnelles ou extraprofessionnelles. Ce qui reste compliqué pour les femmes, c’est que nombre de choses ont lieu après 17h, et la question de la garde des enfants se pose toujours. On peut réseauter aussi à midi ou le matin, c’est possible, mais moins évident. Reste en tout cas que le vrai réseau est personnel, et non digital uniquement. Si l’on ne connaît pas les gens, on ne peut pas leur faire confiance. Le réseau social en ligne ne peut qu’appuyer un réseau réel qui, lui, demande du temps pour être construit.

Le souci majeur pour les femmes aujourd’hui reste la garde des enfants, vous partagez cet avis?

C’est l’un des éléments importants du problème. A la CVCI, nous avons toujours soutenu le développement de crèches. Les employeurs vaudois ont été les premiers à payer pour leur création, quand il a fallu mettre en place un réseau d’accueil de jour. Et depuis le début, nous avons été d’accord pour augmenter les montants alloués, notamment dans le cadre de la RIE III vaudoise (réforme sur l’imposition des entreprises). Au départ, l’Etat a en fait mis plus de temps à payer. L’un des aspects qui nous convainc moins est la réglementation extrême qui entoure toutes ces structures de garde. Pour moi, il faut des lieux de garde privés et publics. Mais nos normes sont si exigeantes que les acteurs privés ne sont pas incités à agir dans ce secteur. Et le problème reste entier. Quand l’enfant est malade, c’est encore majoritairement les femmes qui quittent le travail et non leur conjoint. Cette conception-là doit évoluer aussi.

A la CVCI, vous croisez aussi beaucoup de femmes entrepreneures?

Oui, il y a une grande évolution, on en voit beaucoup. Cependant, il y a aussi des femmes qui ont envie d’élever leurs enfants et c’est un choix, il ne faut pas les culpabiliser. L’essentiel est de pouvoir ensuite revenir sur le marché du travail. C’est un challenge, y compris s’agissant de la prévoyance. Je constate que le choix de s’arrêter pour élever ses enfants se révèle de plus en plus difficile, les évolutions des métiers étant toujours plus rapide. Il n’est pas simple de rester chez soi tout en gardant confiance en ses capacités et en continuant à suivre l’évolution des outils.

Les discours victimaires vous énervent?

Pas tout à fait. Il y a réellement des obstacles supplémentaires quand on est une femme. Mais ce qui m’exaspère, c’est de dire ‘les femmes’. Car rien qu’entre vous et moi, il y a de grandes différences, des attentes sociales, culturelles très diverses. Certaines vont s’investir dans leur carrière, d’autres dans leur famille… Dans tous les cas, pour moi, l’essentiel n’est pas de dire que les femmes sont comme ceci ou cela, mais d’être sûr que quel que soit leur choix de carrière, elles puissent l’exprimer et le développer. Les femmes doivent avoir le choix.

Le travail actuel de lutte contre le harcèlement vous touche?

Les manipulations, le harcèlement font – malheureusement – partie des relations humaines et des rapports de pouvoirs. Le monde de l’entreprise abrite bien sûr des rapports de pouvoirs. Souvent, le harcèlement est en réalité l’arme des faibles. Quand on en est victime, on a du mal à le voir, évidemment. Mais selon moi, si l’on a besoin d’utiliser le harcèlement pour s’imposer, c’est que l’on est faible. Il faut oser dénoncer ces pratiques graves. Et puis il y a des stades de vie et de carrière qui font que l’on réagit au sexisme différemment. A 22 ans, quand on me disait de faire des cafés, je m’exécutais sans broncher. Aujourd’hui, si on me demande d’entrer dans un conseil d’administration uniquement parce que je suis une femme, je peux répondre en riant ‘tu as besoin d’un pot de fleurs’ ? Mais je constate heureusement que les jeunes femmes savent aujourd’hui beaucoup mieux s’affirmer.

Vous avez travaillé tout en luttant contre un cancer, que retenez-vous de cette épreuve ?

J’ai effectivement lutté contre un cancer du sein entre 2012 et 2017. J’ai subi sept opérations en trois ans. Au départ on y va, on est dans le combat. Et on a du soutien. Ensuite, lorsque l’on est de retour au travail, c’est parfois plus difficile. On prend des médicaments et on subit des effets secondaires, mais sans rien de visible. La maladie fait peur bien sûr et les gens préfèrent ne pas en parler. Pourtant, cacher les choses n’est pas bon, cela crée des malentendus. Il faut pouvoir dire franchement que l’on est fatiguée. Et comme dans tout combat, choisir ses priorités s’impose, et il faut communiquer clairement autour des enjeux de la maladie. J’avais déjà eu à gérer cela pour des collaborateurs. Le travail est une aide: il vous structure, donne sens à ce que vous faites et vous permet de ne pas penser qu’à la maladie. Je pense donc qu’il faut, lorsque c’est envisageable, intégrer le plus longtemps possible dans les entreprises les personnes confrontées à une maladie de longue durée.


Biographie

Après des études courtes – qu’elle finance elle-même -, Claudine Amstein obtient, à 22 ans, un poste au sein de la Chambre vaudoise immobilière, organe à l’époque très masculin. A 33 ans, elle prend la tête de cette instance, et la quitte alors qu’elle est forte de 10’000 membres, soit 8000 de plus qu’à son arrivée.

Sollicitée pour entrer en politique, elle préside le groupe libéral indépendant lors du siège de l’Assemblée constituante vaudoise (qui a siégé de 1999 à 2002) et, à 42 ans, pose ensuite sa candidature pour le Conseil d’Etat vaudois, où elle échoue au second tour. Claudine Amstein est ensuite élue, en 2002, députée au Grand Conseil vaudois. En 2005, elle prend la tête de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI), qui regroupe 60 collaborateurs, 3300 membres et représente 120’000 emplois. Elle y développe, jusqu’à aujourd’hui, toute une série de services.

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