«Les entreprises dirigées par des femmes doivent être plus profitables et plus vite»

Image: Paige V. Burns
Tan Le à Genève cet automne «Un conseil: chérissez ce qui est hors de la norme, n’abandonnez pas qui vous êtes pour vous conformer». Image: Paige V. Burns

La CEO d’Emotiv, start-up pionnière dans les neurosciences, milite activement pour la présence des femmes dans la tech et incarne aujourd’hui un entrepreneuriat féminin ouvert et décomplexé. Rencontre exclusive à Genève, lors de la Simmons Leadership Conference.

Tan Le est la cofondatrice et CEO d’EMOTIV. Active dans le domaine des neurosciences, son entreprise s’emploie à améliorer la connaissance de l’activité du cerveau, notamment à travers des électroencéphalogrammes. Elle a notamment développé un casque permettant à une personne paralysée de conduire une voiture de Formule 1. Pionnière dans le domaine de la neuroingénierie, EMOTIV développe des solutions utiles aussi bien pour le jeu vidéo, les systèmes de contrôles mains libres, la détection de l’autisme précoce…

La technologie d’EMOTIV est aujourd’hui utilisée par des chercheurs et développeurs de plus de 100 pays dans le monde. Son entreprise emploie 50 personnes en Australie, au Vietnam et aux Etats-Unis, 50 embauches sont prévues en 2018. Des laboratoires de tests neurologiques doivent se mettre en place en Inde, au Vietnam, au Liberia au Rwanda en Argentine et au Brésil, sous forme de partenariats publics-privés avec chacun de ces pays, et l’ONG Sapien Works, afin de financer les systèmes scolaires et universitaires. EMOTIV a investi dans la technologie.

L’entreprise est aujourd’hui rentable. Elle développe des logiciels et du hardware mais se développe sur un modèle économique proposant un service logiciel. A terme, 40% du revenu devrait provenir du service. D’origine vietnamienne, Tan Le est arrivée en Australie en tant que réfugiée à l’âge de 4 ans. Elle y a notamment fondé SASme, entreprise tech dans les télécoms active en Australie, Asie et Europe. Elle a été votée jeune australienne de l’année en 1998 et Young Global Leader par le WEF en 2009.

Vous avez démarré votre entreprise en Australie avant de vous installer en Silicon Valley. Le sexisme y est pointé depuis des années mais en 2017 un tournant semble avoir eu lieu?

Tan Le: Beaucoup de révélations choquantes ont eu lieu durant les six derniers mois. C’est déjà dur de travailler dans ce milieu lorsqu’on est une femme, on se sent isolée, d’autant plus lorsque la relation de pouvoir n’est pas en sa faveur, ce qui est le cas pour nombre d’entre elles. Alors s’exprimer est vraiment difficile. Mais c’est une étape nécessaire qu’il faut que notre société fasse pour avoir une vraie conversation autour de ce qui se passe dans la tech. Ici, les femmes ont déjà des difficultés à accéder au secteur de l’ingénieurie, mais elles trouvent des postes -avec parfois des différences de salaire, il est vrai-. Mais le plus difficile c’est ensuite: une fois dans ce milieu, il est dur d’y rester car cette industrie harcèle les femmes, a des attentes sur leurs heures de travail, la façon dont elles travaillent… il faut que nous nous confrontions avec ces attentes implicites, aujourd’hui.

De même, lever des fonds est difficile pour les femmes, les investisseurs leur font moins confiance. Les entreprises dirigées par des femmes doivent être plus profitables et plus vite car elle ne peuvent pas retourner sur le marché pour lever des fonds à plusieurs reprises. Au final, ce sont donc des entreprises qui font plus d’argent!

Comment avez-vous fait pour lever des fonds pour Emotiv?

Avec mon premier business, j’avais fait un Kickstarter. Mais ma situation aujourd’hui est différente. Depuis le départ, nous sommes deux cofondateurs, la question ne s’est donc pas posée ainsi. Et puis nous étions très motivés par notre mission, pas tellement par le profit. C’est d’ailleurs souvent le cas des entreprises dirigées par des femmes. Alors que les hommes créent des business pour régler leurs propres problèmes (comment me faire livrer ma nourriture, me déplacer plus facilement…), les femmes entrepreneuses résolvent plus souvent des problèmes plus sociétaux, par exemple: peut-on nourrir tous les sans-abri dans une ville?

Est-ce que c’est ce qui caractérise la femtech ?

Je pense avant tout que dans les organisations gérées par les femmes, il y a plus de mixité et de femmes dirigeantes. Quand on construit son entreprise, les dix premières personnes embauchées vont être l’ADN de l’entreprise. S’il n’y a pas de diversité dans vos dix premières embauches, vous allez avoir du mal à l’amener ensuite. Notre groupe est divers depuis le début. Enfin, les entreprises dirigées par des femmes comportent un élément des responsabilité sociale, elles essaient d’avoir plus d’impact social. C’est en tout cas mon observation empirique.

Votre vécu a fait de vous une outsider, identité que vous revendiquez souvent. Maintenant que vous êtes installée aux Etats-Unis avec une entreprise reconnue, comment faites-vous pour le rester, garder cette mentalité?

J’essaye d’itérer et améliorer ce qu’on faisait, plutôt que d’être dans l’innovation disruptive, qui est utile, mais m’a surtout apporté ma position. Une fois qu’on a obtenu le succès, on cherche avant tout à itérer et faire des changements incrémentaux. Je veux pouvoir conduire ces changements, et je structure mes journées en fonction.

Comment?

Le lundi, je rencontre mon équipe de direction, nous échangeons sur ce qui doit être fait, et comment établir le plan pour poursuivre les choses à faire. Mardi, mercredi et jeudi je participe à plusieurs réunions opérationnelles. Le vendredi par contre est réservé aux mentors, aux TED talks, aux déjeuners. Le monde est construit par les gens passionnés. Si on prend le temps d’écouter ce qu’ils expriment, on comprend dans quelle direction ce monde va aller. Bien entendu, on ne peut pas totalement se projeter dans futur puisque nous avons nos lunettes d’aujourd’hui. Mais écouter les innovateurs permet d’ouvrir une fenêtre sur comment les choses pourraient se passer. Le week-end, je pondère les nouvelles idées découvertes. J’ai donc pour ainsi dire quatre jours pour exécuter, trois jours pour penser, dézoomer, écouter les gens, les opportunités, les possibilités.

Vous vous êtes toujours engagée pour démocratiser la technologie. Que signifie une tech accessible ou inclusive pour vous?

Il y a sept milliards de cerveaux sur la planète aujourd’hui. Chacun de nous est unique, lié à sa culture, complexe, différent. Génétiquement, la façon dont la nature nous permet de nous adapter aux changements actuels rapides liés au digital dépend du contexte et doit être étudiée. Comme nous sommes une entreprise spécialisée dans la data, le deep learning, les algorithmes, nous avons besoin de toucher autant de cerveaux que possible pour comprendre le potentiel du cerveau. Or 80% de la recherche sur les neurosciences se fait aujourd’hui dans les universités du monde occidental. On étudie les cerveaux de cet univers et on réalise des algorithmes sur cet espace restreint de données. Ma crainte est de construire, à terme, un système biaisé.

J’ai peur que l’automatisation fasse perdre du boulot à de nombreuses personnes. J’ai peur que les inégalités se multiplient en raison de la technologie.

Ma technologie peut potentiellement égaliser les capacités du cerveau mais si on la conçoit pour qu’elle fonctionne sur 1% de la population, cela contribuera à ce que cette élite contrôle les richesses pour le reste. Je ne souscris pas à un monde où on augmente le cerveau de quelques-uns. Les personnes qui créent le futur doivent être extrêmement conscientes et réfléchies. Dans mon équipe de direction, la question de quel futur nous voulons est présente en permanence. Tout le monde a le choix, y compris en ce qui concerne l’intelligence artificielle. Uber est une entreprise qui se développe sans compas moral, et elle n’est pas juste acceptée mais elle a eu un vrai succès, absolument, sa solution a été embrassée. Pour moi, il y a quelque chose de faux dans notre système de valeurs. Si la technologie ne rime pas avec l’inclusion sociale et la responsabilité, elle nous sera fatale. Ces questions-là sont cruciales. C’est exactement pourquoi les femmes doivent être dans les équipes de direction. Au fil de l’évolution, elles ont été celles qui rassemblent et qui nourrissent. Si nos voix ne sont pas entendues, il ne restera que celles des hommes. Or leur job, depuis l’origine, est de chasser et tuer.

Sur scène, tout à l’heure, vous avez pleuré, vous êtes très ouverte avec nos émotions…

Je suis très émotive, je pleure devant mon équipe. Je suis sensible et empathique, je ressens plus les choses, je ne suis pas effrayée de les exprimer, comme un livre ouvert. Je crois qu’il faut être authentiquement soi, chacun est différent, je ne suis pas effrayée de ce que je suis. Avant, j’avais peur de moi. J’étais toujours en dehors du groupe, en raison de ma culture, de ma pauvreté, j’ai eu de grandes crises d’identité. Etre élue australienne de l’année m’a aidée. J’ai conquis ma peur, j’ai compris que si on est parmi les meilleurs, on identifie très vite ce pour quoi on est bon, et pour exceller il faut trouver son propre chemin. Quand quelque chose marche bien, on reçoit de la dopamine. Sortir de ma zone de confort est une routine pour moi, j’ai toujours choisi d’en sortir.


La Simmons Leadership Conference

La Simmons Leadership Conference 2017 s’est tenue les 26 et 27 octobres derniers à Genève et Femmes Leaders y a assisté. Depuis 39 ans, cet évènement réunit des femmes dans le but de leur transmettre conseils et outils de leadership. Il est organisé par l’Institut Simmons, université privée de haut niveau dont les premiers cycles sont réservé aux femmes (1700 étudiantes) et les seconds mixtes (4000 étudiants) basée à Boston, Massachussetts. Simmons Education accorde une attention particulière aux droits des femmes et à la diversité socio-culturelle. L’édition 2017 de la Simmons Leadership Conference a été la première organisée en Suisse, et a réuni environ 400 personnes de 35 pays, dont de nombreux représentants d’entreprises actives dans la mixité et la diversité y compris en Suisse, l’entreprise de biotech Biogen. Aux Etats-Unis, l’évènement rassemble en général 3900 participants. Cette implantation en Suisse traduit le désir de Simmons d’internationaliser son offre et se positionner dans un secteur -les conférences en matière d’empowerment et de leadership féminin- qui ne connaît pour le moment aucun acteur majeur en Europe.

Parmi les speakers passés: Madeleine Albright, Maya Angelou, Christiane Amanpour, Charlene Barshefsky, Benazir Bhutto, Cherie Booth Blair, Maxine Clark, Hillary Rodham Clinton, Geena Davis, Viola Davis, America Ferrera, Geraldine Ferraro, Carly Fiorina, Rana Foroohar, Marta Fox, Whoopie Goldberg, Donna Karan, Billie Jean King, Sallie Krawcheck, Sherry Lansing, Diane Keaton, Queen Latifah, Pat Mitchell, Denise Morrison, Rita Moreno, Anne Mulcahy, Josie Natorie, Queen Noor, Michele Norris, Mary Robinson, Janet Reno, Jehan Sadat, Zainab Salbi, Anna Deavere Smith, Judy Smith, Diane von Furstenberg, Meg Whitman, Oprah Winfrey, Sheryl WuDunn…

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