Une du Time: les «briseuses de silence» mises à l’honneur

La «Personnalité de l’année», édition rituelle du magazine Time, consacre en 2017 les femmes qui ont dénoncé le harcèlement. Que peut-on en penser?

Le magazine Time a décerné le titre de «Personnalité de l’année» aux personnes qui ont «brisé le silence» face au harcèlement sexuel, depuis le début de l’affaire Weinstein. Ce choix éditorial provoque des réactions contrastées en Suisse romande. Pour Romaine Jean, productrice à la RTS, le fait d’accorder cette place médiatique est un symbole positif de la reconnaissance des violence subies par les femmes. «Cependant, nous sommes encore beaucoup dans le registre émotionnel et dans les allusions. Pour que les choses changent, il faut des faits et des dénonciations. Il faut que les femmes sans moyen de se défendre se sentent moins seules».

Du côté économique, la présidente du Cercle suisse des administratrices, Laurence Jovignot-Halifi, estime que ces femmes ont fait preuve de courage et ne sont pas uniquement des victimes. «L’avantage de ces affaires est certainement d’avoir libéré la parole. Mais le véritable changement commencera quand les femmes réagiront dès qu’il y aura une atteinte à leur intégrité. En gérant systématiquement ce type d’abus de pouvoir, les femmes démontreront qu’il n’y a aucune raison qu’elles n’occupent pas davantage de postes à responsabilités».

Marie Dosé, avocate pénalise française de passage à Genève récemment, aurait préféré “une couverture du Time consacrée à ce qu’ont réalisé ces femmes, plutôt qu’à ce qu’elles ont subi”, ajoutant qu’elle ne se sent pas en phase avec cette démarche mettant en avant “une esthétique victimaire”.

Edward Felsenthal, le rédacteur en chef de Time, estime que «les actions galvanisantes des femmes de notre couverture, avec celles de centaines d’autres, et beaucoup d’hommes également, ont déclenché un des changements les plus rapides de notre culture depuis les années 1960».

De nombreuses femmes que nous avons contacté pour réagir à ces propos n’ont pas souhaité s’exprimer publiquement. L’une des rares avocates associées d’une étude genevoise a accepté que nous reprenions ses citations, en conservant l’anonymat. Pour elle, les propos d’Edward Felsenthal démontrent « une méconnaissance totale des mouvements féministes et les immenses progrès accomplis depuis 60 ans. Les femmes ont gagné le droit de travailler sans le consentement de leur mari et d’être indépendantes financièrement, le droit de voter, le droit de disposer de leur corps avec la contraception ou l’IVG, des progrès considérables qui se sont construits de manière progressiste et pas contre les hommes. Cette nouvelle guerre des sexes m’inquiète. On ne fait que dénoncer de manière indiscriminée : cela ne peut pas être la bonne méthode pour changer ce qui doit l’être. Il serait préférable de miser sur l’éducation des filles, qui doivent prendre conscience de leur dignité, du respect qu’on leur doit et du respect qu’elles-mêmes doivent aux autres. Et savoir fixer les limites»

«Un procès sans tribunal, ni avocats, seulement des accusatrices »

Le rédacteur en chef a également justifié son choix par ces mots: «Pour avoir donné une voix à des secrets de polichinelle, pour être passés du réseau des chuchotements aux réseaux sociaux, pour nous avoir tous poussés à arrêter d’accepter l’inacceptable, les briseurs de silence sont personnalité de l’année». Pour l’avocate genevoise, il reste toutefois un problème global de présomption d’innocence. «Les gens que l’on dénonce n’ont aucun moyen de se défendre. Dans de tels mouvements de foule, d’emballement et d’immédiateté, portés par internet, la vérité n’intéresse personne».

Le mouvement «balance ton porc» est avant tout un déni des droits les plus élémentaires de la défense, «un procès sans tribunal, ni avocats, seulement des accusatrices» selon elle. «Je pense que la plupart de mes confrères vous diront la même chose», ajoute l’avocate, qui se préoccupe de l’abandon total de la sphère privée dans nos sociétés 2.0.

Sans nier la gravité de certains cas de harcèlement, dont elle a eu à connaitre dans le cadre de procédures prud’hommales, elle ajoute que dans la plupart des situations, ces femmes ont finalement, si elles ne sont pas en situation de dépendance, les moyens de se défendre, que ce soit juridiquement, physiquement ou psychologiquement. «Le harcèlement fait souvent des ravages plus dramatiques chez de jeunes adolescents qui sont bien plus vulnérables».

 

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