Le noir et blanc en politique

Les visages des hommes ou des garçons sont plus contrastés que ceux des femmes ou des fillettes, à la lumière adoucie.

Parce que les images véhiculent des stéréotypes qui très souvent contribuent à renforcer nos croyances et à diminuer l’estime de soi, Femmes Leaders s’associe à la Fondation images et société et propose une série d’analyses d’images à vocation publicitaire (affiche de film, campagne produit, illustration pour un événement…). L’objectif? Questionner notre regard. Et nous rendre plus perspicaces et libres. Aujourd’hui, zoom sur le noir et blanc en politique.

Doris Leuthard en couverture de Swissquote

Pierre Maudet dans dans L’Illustré

   

A première vue

Deux portraits souriants. La femme en veston et aux cheveux courts nous fait face, les mains sur les hanches. Il s’agit de la conseillère fédérale Doris Leuthard, tout en noir et blanc sur la couverture de Swissquote en 2012. L’homme est en couleurs et le visage de trois-quarts est ponctué d’un veston-cravate dans L’Illustré d’août 2017, annonçant les projets politiques fédéraux de Pierre Maudet. Les ombrages accentués lui donnent un air plus âgé que sur les affiches plus éclairées de la campagne pour l’élection des conseillers d’Etat, où il arbore une allure plus dynamique.

Quels stéréotypes s’en dégagent? 

Souvent, dans les magazines, le noir-blanc et/ou un ombrage accentué servent à faire ressortir le caractère d’une figure masculine. Ici ce traitement sert pour présenter une politicienne, ce qui relève de l’exception. A l’intérieur de la publication, plusieurs femmes influentes de différents pays sont par contre présentées avec des aplats colorés. La posture droite et frontale s’avère plus fréquente chez les politiciens ou les entrepreneurs que chez les personnalités féminines de la politique ou des affaires.

Eclairages

Que nous racontent le noir-blanc plus ou moins contrasté et la couleur? Quel sens leur attribuons-nous? Les studios Harcourt ont bâti leur réputation avec des portraits de célébrités du cinéma en noir et blanc. Toutefois les visages des hommes ou des garçons sont plus contrastés que ceux des femmes ou des fillettes à la lumière adoucie. En collectionnant des images publicitaires sur plusieurs décennies, on constate qu’à mesure que la couleur est devenue bon marché et la norme dans les magazines, les hommes ont commencé à être plus souvent représentés en noir-blanc et les femmes en couleurs. Les enfants estiment souvent que “Les femmes sont plus joyeuses alors on les présente en couleurs, parce que le noir-blanc fait sérieux.”  Toutefois, pour faire bonne impression à une autre époque, quel riche marchand ou baron aurait commandé son portrait dans des teintes grises, tout en réservant les couleurs aux filles et aux femmes de sa famille?

Il y a une quinzaine d’années, Sylvie Dürrer, Nicole Jufer et Stéphanie Pahud de l’Université de Lausanne avaient analysé le sexisme dans les médias romands. Les journalistes hommes prédominaient dans la branche. Les femmes y étaient souvent citées uniquement par leur prénom et leur apparence faisait fréquemment l’objet de commentaires. Elles paraissaient en grand nombre dans les pages “people”. Dans les illustrations, les femmes en pleurs ou désespérées étaient légion pour accompagner les reportages sur les guerres et les catastrophes naturelles. Lorsque Micheline Calmy-Rey était présidente, elle s’est exprimée sur l’accent mis sur ses tenues vestimentaires, ce qui selon elle, faisait passer ses actions au second plan. Où en sommes-nous actuellement?

Des informations sur la vie privée des hommes politiques apparaissent parfois. Les politiciennes apprennent à se profiler plus solidement. Dans le même temps, les femmes politiques apparaissent plus souvent avec le visage légèrement penché, tandis que les hommes posent plus droit. Nos éducations jouent certes un rôle important dans ces tendances et on peut de toute façon faire passer des idées fortes en arborant différentes expressions. Mais nous continuons à commenter davantage les apparences des politiciennes ou des épouses de personnalités que la silhouette d’un homme. Et si la compagne est plus âgée que monsieur, c’est le sujet de maints articles, alors que le contraire semble aller de soi.

A l’intérieur de la publication de Swissquote, plusieurs femmes influentes de différents pays sont par contre présentées avec des aplats colorés


La Fondation images et société

La Fondation images et société est le fruit de plus de 30 ans d’expérience de terrain. Etablie en 2008 à Genève, elle est en grande partie l’oeuvre d’Eva Saro. Cette médiatrice culturelle a travaillé dans le décryptage des images avec des partenaires multiples (musées, prévention santé, formation). Elle a également été consultante pour une grande marque de télécom et plusieurs publicitaires. Elle a ainsi développé des outils de “savoir voir” pour un large public.

La vocation de la Fondation est l’éducation à l’image pour mieux oser notre diversité. A l’heure où un individu verrait de 3 000 à 10’000 messages commerciaux par jour (Morin, 2011) et où l’estime de soi des plus jeunes se péjore (40% des garçons et 50% des filles n’aiment pas leur apparence physique selon une étude de l’OMS en 2010), savoir décoder des images devient plus vital que jamais. «Alors que les stéréotypes tendent à devenir notre modèle quasi unique, le rôle de la Fondation est d’interroger le rôle et l’influence de l’information visuelle dans notre vie, afin de  “décoloniser” notre imaginaire et contribuer à élargir nos options de choix», estime Eva Saro.

Contributions