«Le monde des start-ups est massivement dominé par les hommes»

De gauche à droite, Suchi Dubey, Nadene Canning et Lilla Papp espèrent féminiser le monde des start-ups en Suisse.
De gauche à droite, Suchi Dubey, Nadene Canning et Lilla Papp espèrent féminiser le monde des start-ups en Suisse.

Lish, réseau destiné à féminiser l’univers des start-ups sera lancé le 28 novembre prochain à l’EPFL. Rencontre avec ses fondatrices.

Suchi Dubey et Lilla Papp se sont rencontrées dans une start-up de l’EPFL. La première est diplômée en physique et en finance, la seconde est juriste et spécialisée en propriété intellectuelle. Elles font le même constat: l’écosystème des start-ups est «massivement dominé par les hommes».

Elles décident dont de créer une plate-forme offrant plus de visibilité aux femmes. Lish, c’est son nom, sera lancé le 28 novembre prochain lors d’un événement au Rolex Learning Center de l’EPFL. Ce jour-là, cinq start-up fondées par des femmes auront l’occasion de pitcher devant les membres du conseil de surveillance de Lish. La gagnante bénéficiera d’un mentoring personnalisé.

L’objectif de Lish est avant tout de transmettre le virus de l’entrepreneuriat aux étudiantes les plus jeunes, et de leur donner le courage de lancer leur start-up. Lish offrira aux jeune entrepreneuses des services de mentorat, via son réseau d’experts.

L’autre but: créer et rendre visible un réseau non lucratif de femmes entrepreneures et fondatrices de start-ups.  Un concours annuel -start-up pitch summit- leur permettra de rencontrer des investisseurs et gagner en visibilité. Dès 2018, Lish prévoit de s’étendre dans cinq pays européens et en Inde –pays d’origine de Suchi Dubey-, puis en Asie et aux Etats-Unis ensuite. L’objectif affiché: promouvoir l’égalité dans le monde des start-ups. Pour intégrer Lish, il suffit d’être une femme et de disposer d’une start-up née il y a moins de cinq ans, et que celle-ci compte au moins 50% de femmes parmi ses fondateurs.

Vous avez connu l’univers des start-ups en tant que femmes, comment l’avez-vous vécu?

Suchi Dubey: Entrer dans ce monde massivement dominé par les hommes est extrêmement difficile en tant que femme. Le plus complexe n’est pas de démarrer, c’est de rester: près de 49% des start-ups comportent des femmes dans leur équipe au démarrage, par contre, quand il s’agit de pitcher pour obtenir des investissements, de rester ‘dans le jeu’ durant 5 ou 10 ans, on constate que les femmes disparaissent des équipes. Les 50 meilleures start-ups suisses sélectionnées chaque année par Bilan sont pour une forte majorité dirigées par des hommes. Je pense que les femmes représentent peut-être 10% des CEO de start-ups aujourd’hui en Suisse.

Comment expliquez-vous cette faible représentation des femmes dans les start-ups?

Suchi Dubey: Il y a tout un tas de raisons. Je pense qu’il y a notamment des préjugés à faire tomber. J’ai rencontré beaucoup de femmes fondatrices de start-ups. Il y a un biais très connu lors de leurs échanges avec des investisseurs potentiels: lorsque ces derniers échangent avec des hommes sur le futur d’une entreprise, ils parlent de ‘croissance’. Si l’échange a lieu avec une femme dirigeante, ils parlent de ‘risques’. Du côté des femmes, ont constate qu’il y a un manque de confiance pour se lancer.

Justement, beaucoup de mouvements se lancent pour outiller les femmes, aux USA Girls In Tech a déjà acquis une solide réputation, et s’implante d’ailleurs en Suisse. En quoi Lish est différent?

Lilla Papp: Girls in Tech est centré sur la tech alors que nous nous adressons à tous les secteurs. Par ailleurs, ce réseau s’adresse aux femmes qui sont déjà dans l’industrie, qui sont dans les entreprises et cherchent à gagner en compétences et en visibilité. Nous intervenons bien avant, au début, pour les femmes qui ont une idée et aimeraient lancer leur start-up. Nous avons des services pour les aider à monter leur business, à construire leur réseau. En cela, nous nous rapprochons un peu du public que l’EPFL aimerait toucher avec son programme très récent de ‘X grants’, des bourses destinées aux étudiants de masters.

Lish souhaite offrir du mentorat aux start-uppeuses, sous quelle forme exactement?

Lilla Papp: Lish proposera des sessions de mentoring gratuites ouvertes à tous nos membres, tous les trois mois, en compagnie de 10 mentors disposant chacun d’une expérience précise : propriété intellectuelle, ressources humaines, leadership, plan financier, business plan…

Lish possède un conseil de surveillance qui regroupe professeurs, entrepreneurs, VCs…comment avez-vous constitué votre ‘conseil de surveillance’ ?

Suchi Dubey: Nous sommes allés discuter avec des femmes actives dans le domaine de l’entrepreneuriat pour leur demander leur avis sur l’idée de Lish, par exemple Nadene Canning, professeur associée aux Business School Lausanne et chargée de cours à l’EPFL, qui a travaillé longtemps sur des questions d’égalité des genres. Toutes nous ont dit: oui, foncez, il y a un réel besoin. Et elles nous ont ouvert leur carnet d’adresses et leurs réseaux. Les membres de ce board viennent ainsi de Google, d’Ikea ou de la Business School de Lausanne où j’ai fait mon master. Ils seront présents lors de nos évènements et ouvriront leur réseau à nos membres.

L’EPFL a tenté des actions et programmes depuis plus de 10 voire 20 ans pour se féminiser… Pourtant l’objectif n’est pas atteint. Comment expliquez-vous cet échec? Pensez-vous pouvoir le conjurer ?

Nadene Canning: Je ne pense pas qu’un programme à un seul endroit fasse changer les choses. Le changement doit être transversal. Si on décide de féminiser le recrutement et qu’on s’y consacre, on peut l’obtenir, il faut être volontariste. Mais oui il y a des limites. J’enseigne la négociation auprès des ingénieurs et sur 38 élèves je que n’ai que 9 filles dans la classe. Aussi, je suis pour toute action qui peut promouvoir la diversité et favoriser la complémentarité de compétences, quelle qu’elle soit.

Pensez-vous que la culture de la tech est sexiste par essence?

Nadene Canning: Zuckerberg a passé trois ans à coder. Je pense tout simplement que cette activité n’est pas attirante pour les filles! J’aimerais voir plus de codeuses, de fille dans l’intelligence artificielle car je suis sûre qu’elles apporteraient un autre regard. Tout langage ou code peut être vu d’une point de vue ou d’une «logique» masculine ou féminine, j’en suis persuadée, il y a des visions multiples de toutes les situations. Actuellement, il y a nettement moins de femmes qui codent et, de ce fait, la tech est dominée par les hommes. Mais les #WIT (women in tech) sont en train de rééquilibrer les choses.

Lilla Papp: Le souci est surtout que les filles ne sont pas encouragées par la société à étudier les mathématiques, la physique… Beaucoup d’études montrent qu’elles ont pourtant tout à fait les mêmes aptitudes et surtout le même intérêt en la matière que les garçons dès le plus jeune âge. C’est ensuite qu’une différence s’installe, et c’est ça qu’il faut gommer.

Au niveau des investisseurs, tout un mouvement de Venture Capitalists (VC) fondés par des femmes et investissant dans les femmes se développe aux Etats-Unis… N’y a-t-il pas un risque d’enfermement, de choix uniquement fondés sur le genre, et non sur la qualité des projets?

 Nadene Canning: GoBeyond a été le premier VC fondé par une femme en Suisse, et ce mouvement a pris une grande ampleur, c’est une bonne chose. Mais je crois que la première chose à changer c’est le management. Les femmes doivent croire dans les femmes. Une femme à la tête d’une entreprise peut vraiment faire changer beaucoup de choses en matière d’égalité.

Sur quel partenaires aimeriez-vous vous appuyer avec Lish?

Suchi Dubey: Nous avons une série de demandes en cours. Trouver des fonds pour nos projets est un défi.

Nadene Canning: Ici, les gens veulent voir d’abord si vous êtes sérieux avant de s’engager, le niveau de risques pris pour soutenir un projet est très bas, l’écosystème suisse des start-ups est caractérisé par une aversion au risque. Mais Lish a vocation à croître de manière globale, aussi ses fonds peuvent potentiellement venir du monde entier.

De gauche à droite, Suchi Dubey, Nadene Canning et Lilla Papp espèrent féminiser le monde des start-ups en Suisse.

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