Narjis Hilale propose quelques règles à connaître pour les femmes en entreprises. Image: Bilan-David Huc
Narjis Hilale propose quelques règles à connaître pour les femmes en entreprises. Image: Bilan-David Huc

Les règles non dites en entreprise

Le monde entrepreneurial a été construit par les hommes et pour les hommes. Y faire sa place en tant que femme nécessite d’en prendre conscience pour pouvoir s’y mouvoir à son aise. C’est la thèse de Narjis Hilale, auteure et conférencière qui publie un manuel sur le sujet.

Shell, Vivendi, Singapour Telecom, Procter&Gamble, Firmenich, JTI, OMPI: Narjis Hilale a travaillé une quinzaine d’années dans l’univers des multinationales, la plupart du temps à des postes de leadership, de marketing et stratégie, avec des responsabilités régionales ou globales.

Au fil des ans, la jeune femme réalise que, pour une femme, cet univers, essentiellement masculin, est bourré de chausse-trappes et d’embûches, qui ne sont jamais ouvertement expliquées et peuvent avoir des implications importantes pour une carrière. Elle décide donc d’éditer un livre évoquant ces difficultés, Woman’s Essential Box for the Corporate World, vademecum pour femme face aux codes non-dits en entreprise, aujourd’hui disponible en français: trousse de survie de la femme en entreprise.

Auto-édité, l’ouvrage est disponible en ligne, en anglais et bientôt en français. Il est avant tout un précis théorique. En parallèle, Narjis Hilale a développé un site web qu’elle nourrit par des anecdotes -toujours issues de se propre expérience ou de celle de proches- et entraîne ses lectrices à en faire de même. Autant d’outils pour fédérer une communauté et permettre aux employées, cadres ou stagiaires, d’entamer la discussion autour de la question des femmes en entreprise. Aujourd’hui conférencière et consultante Narjis Hilale intervient dans des universités et des entreprises pour encourager les femmes à prendre la parole.

Pourquoi avoir fait ce livre?

Narjis Hilale: J’ai vécu les difficultés que connaissent toutes les femmes dans le monde de l’entreprise, dont on ne pouvait pas parler de manière ouverte, qui restaient taboues. Je souhaitais entamer une discussion sur les disparités, les inégalités. Souvent, lorsque l’on nomme un problème, on peut être mal perçue. Or, à mon sens il y a toute une série de règles non écrites dont il faut parler, parce qu’aujourd’hui on continue à ‘envoyer nos filles dans un monde du travail qui a été conçu par nos pères’, d’après le titre de l’article par Melinda Gates “we are sending our daughters into a workplace designed by our dads”.

Combien de femmes sont concernées?

Mon expérience s’est construite dans les multinationales. Mais le livre s’applique aussi bien à de plus petites structures donc au monde du travail en général. Les femmes sont concernées mais des hommes s’y reconnaissent également. Et même des personnes sans emploi m’ont dit se sentir concernées!

Le but du livre est de comprendre des règles du monde de l’entreprise. Or souvent elles sont problématiques, sexistes… Pourquoi ne pas les briser?

Je pense qu’il y a plusieurs étapes. Ici, le but c’est de dévoiler, révéler la situation, car tout le monde aujourd’hui ne la connaît pas, car parfois on en n’est pas conscient… Je ne dis pas qu’il ne faut pas briser ces règles, car l’objectif final c’est l’égalité. Il y a différentes manières d’y arriver, des plus diplomatiques aux plus frontales. Aujourd’hui, cette égalité hommes-femmes dans le travail n’existe pas, mais c’est l’objectif à atteindre.

A quoi voit-on que ces règles sont masculines?

C’est un tout. Quand on est une femme dans ce monde-là, on arrive fraîchement diplômée, on a envie d’être nous-même et authentique, mais l’on ne se rend pas compte que cela ne marche pas. On avance, on partage et au fur et à mesure on se questionne. Il y a des remarques informelles. Pour ma part, je me souviens avoir été totalement décontenancée, lorsqu’au cours d’un de mes premiers entretiens d’embauche, à 23 ans, on m’a fait remarquer qu’étant jeune et jolie, je ferais mieux de me marier et de fonder une famille, plutôt que de postuler à ce poste. Sur le coup, j’étais tellement choquée que je n’ai absolument pas su quoi répondre. Ainsi, on subit des micro-agressions, on nous fait passer des messages subtils. Par exemple, combien de fois m’a-t-on dit lorsque j’étais enceinte de mes jumeaux, qu’il était évident que je ne retournerais pas travailler après ma grossesse. Souvent, ces remarques émanent de femmes.

Puis, il y a les règles formelles concernant les horaires, les voyages, les attentes quant à certains postes qui peuvent être problématiques. En début de carrière, on est entourée de femmes, et encore, tout dépend des secteurs d’activités. Mais, plus on gravit la hiérarchie moins c’est le cas. J’ai eu la chance d’avoir un partenaire qui m’a beaucoup soutenue.

Un des conseils que vous donnez est ‘fake it till you make it’: vous partez du principe que le but d’une femme en entreprise est de ‘faire carrière’, ‘arriver au sommet’. C’est votre vision de la réussite?

Pas forcément. Tout dépend toujours de chaque situation. Ce conseil, comme les autres, part de la réalité: souvent les femmes aiment évoluer dans des environnements positifs et créer des liens d’amitié. Mais le monde du travail est ce qu’il est, ce n’est pas un monde de bisounours, on ne peut pas faire confiance à tout le monde, on ne peut pas s’entendre avec chaque collaborateur. C’est un monde professionnel ou l’on nous demande de travailler ensemble, et pas forcément d’être amis.

L’un des autres mythes que vous déconstruisez est celui de la Wonder Woman, celle qui réussit toujours tout sur tous les plans. Pourtant toute une génération de femmes a dû se conformer à ce modèle pour traverser leur vie professionnelle…

On se met trop de pression à vouloir tout gérer de manière parfaite. Les choses changent et les pressions varient aussi avec les époques, mais la pression la plus importante est celle que l’on se met soi-même. Mon message est qu’on ne sera jamais tout le temps à la hauteur, parfois notre vernis à ongles ne sera pas soigné ou la couleur de la présentation Power Point pas jolie. Mais ce n’est pas grave. J’ai essayé d’être Wonder Woman pendant des années et je sais que plus on se met la barre haut, plus on s’épuise, car très souvent on imagine que notre entourage a des attentes bien plus importantes qu’elles ne le sont en réalité.

Les différences hommes/femmes sont un principe que vous tenez pour acquis n’avez-vous pas peur de tomber dans des stéréotypes essentialistes. Par exemple, vous donnez du crédit aux préjugés qu’on prête aux femmes: être stressée, se plaindre, parler trop, faire des commérages…

Je pense très sérieusement qu’il y a des façons différentes de se comporter entre hommes et femmes. Bien entendu, toutes les femmes sont différentes: certaines s’entraident, d’autres ont dû lutter pour accéder à leur position et décident de ne pas aider les autres. Or, la réalité des différences hommes/femmes est là, tout comme dans un magasin de jouets il y a un rayon garçon et un rayon fille. Ce sont des stéréotypes, on peut les déplorer, mais dans le monde corporate ils sont présents et on ne peut pas les ignorer.

Parmi vos conseils, lequel vous paraît essentiel?

Pour moi il s’agit du dernier chapitre, celui qui parle du futur. Nous sommes dans un moment charnière de notre époque où il est important que les femmes fassent partie du débat. Il y a une crise de valeurs, une déconnexion entre les valeurs des entreprises et celles de leurs employés, notamment chez la génération Y, l’essor des situations professionnelles flexibles, une quête de sens, des enjeux environnementaux plus présents, et enfin l’arrivée de l’intelligence artificielle. Personne ne sait ce qui va se passer. Il est essentiel de créer un futur incluant la vision des femmes.

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