Le jour où… Iris von Roten a braqué même les féministes

Iris et Peter von Roten.

La France a eu Simone de Beauvoir, la Suisse a eu Iris von Roten. Si la seconde a vécu la fin de sa vie reniée même par les féministes, ses combats trouvent aujourd’hui un accomplissement dans les victoires des femmes au sein du monde traditionnel. Un idéal qu’elle décrivait dès 1958 dans Frauen im Laufgitter (Femmes en cage).

Elle aurait eu 100 ans cette année. Mais personne n’aurait pu la contraindre à vivre jusque-là. Car jusque dans la mort, Iris von Roten a voulu rester libre de ses choix. Et c’est librement qu’elle a mis fin à ses jours le 11 septembre 1990, à 73 ans. Cela faisait alors près de trois décennies qu’elle avait renoncé au militantisme actif, reniée même par les féministes d’alors.

La raison de ce rejet? La parution début octobre 1958 de Frauen im Laufgitter (qui se traduit par Femmes en cage, ou Femmes derrière les barreaux d’un parc pour enfants), une analyse sans concession de la situation des femmes dans la Suisse des années 1950. «On ne peut se comporter en tant que femme et écrire un livre de 564 pages, dans lequel on critique constamment et amèrement le monde masculin, dur comme le cuir», constate-t-elle alors.

Dès le berceau, Iris Meyer a le féminisme dans le sang: Meta von Salis, première femme suisse à avoir obtenu un doctorat en histoire en 1887 et pionnière du féminisme, est son arrière-grande-tante. Après sa maturité à Zurich, elle suit des études de droit à Berne, Genève et Zurich, obtient son doctorat en 1941, puis son brevet d’avocat en 1946. Mais elle se lance parallèlement dans l’écriture en devenant rédactrice du Schweizer Frauenblatt dès 1943 et jusqu’en 1945.

Le séjour d’études qu’elle effectue aux Etats-Unis en 1948 et 1949 renforce ses convictions. A son retour en Suisse, à côté de son poste de responsable de la publicité chez Hanro, elle reprend ses analyses de la condition féminine, soutenue par son mari, l’avocat et homme politique valaisan Peter von Roten. Fin 1951, elle renonce à son poste chez Hanro et se consacre à l’écriture: la lecture du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, en français dès 1949 puis en allemand en 1951, l’ont définitivement convaincue de sa vocation: elle va écrire pour revendiquer.

Il faudra près de sept ans, et quelques parutions d’autres ouvrages, pour que son œuvre maîtresse paraisse. Mais alors que le débat fait rage en Suisse sur le droit de vote des femmes, ses revendications sont bien plus fortes. Dans Femmes en cage, elle brise tous les mythes culturels et remet en cause des millénaires de patriarcat, réclamant non seulement l’égalité des droits civiques, mais aussi des salaires égaux, des carrières possibles pour les femmes, le partage des tâches ménagères. Acerbe, elle analyse sans concession les préoccupations différenciées des hommes et des femmes au sein du couple: «Les deux ont des problèmes d’ampleur très différentes: elle se demande si elle aura un enfant, lui tout au plus où trouver son abonnement de tram». Quant aux différences salariales, dans un pays où le travail des femmes est encore très marginal, elle ose questionner: «Un imbécile qui travaille mal gagnerait 700 à 1000 francs par mois et moi qui fais le même travail, voire mieux, je devrais me contenter de 350 francs, ne pas pouvoir m’habiller avec élégance. Je n’aurais pas droit à une vie ambitieuse? Jamais, jamais, jamais.»

Critique du mariage et de la maternité

Mais surtout elle ose critiquer le mariage (qui, selon son analyse, ferme les yeux sur l’infidélité masculine tout en se montrant inflexible sur celle de la femme) et remet en cause la maternité comme accomplissement pour la femme, désignant là le moyen pour les hommes d’écarter les femmes de toute vie publique ou professionnelle (même si elle et Peter auront une fille, Hortense, née en 1952).

Iris von Roten et son ouvrage Femmes en cage caricaturée lors du carnaval de Bâle 1959.

Hommage posthume: Iris von Roten a eu droit à un timbre à son effigie dans les années 1990.

Ces deux derniers points choquent la société suisse et dérangent jusque dans les cercles féministes qui tentent de militer en douceur pour obtenir le droit de vote. Le rejet du texte en ce sens lors de la votation de 1959 marque la rupture entre les associations féministes et Iris von Roten.

Déçue et reniée par ses paires, tout en étant toujours soutenue par son mari avec qui elle vivait en union libre et ouverte (ce qui ne manqua pas de déchaîner de nombreuses et violentes critiques), elle se retire du militantisme dans les années 1960 et parcourt le monde: Turquie, Maghreb, Arménie, Iran, Brésil, Inde et Sri Lanka,… elle ramène récits de voyage et peintures.

Redécouverte dans les années 1980, elle est régulièrement sollicitée par la télévision alémanique, qui lui offre de dialoguer avec les jeunes militantes féministes et les auteurs, comme ici avec Esther Vilar.

Son suicide intervient quelques semaines avant l’arrêt du Tribunal fédéral du 27 novembre 1990 (Theresa Rohner et consorts contre Appenzell Rhodes-Intérieures) qui va étendre aux derniers cantons le suffrage féminin.

Inspiration