«La Suisse est en retard en matière de parité»

La CEO d'Unigestion est l'un des rares femmes à la tête d'une institution financière en Suisse

Passionnée, disponible, avenante. Et même philosophe. Fiona Frick est l’une des rares femmes CEO dans le secteur financier en Suisse. A la tête d’Unigestion à Genève depuis 2011, elle partage avec nous son expérience, ses visions et ses conseils sur le secteur.

Comment devient-on CEO d’un établissement qui gère plus de 26 milliards d’actifs?

On peut dire que je suis un pur «produit maison», qui a gravit les échelons. Je suis entrée très jeune chez Unigestion, au début des années 1990, en tant qu’analyste. J’ai beaucoup travaillé et mis en place des méthodes de gestion des obligations d’entreprises qui ont convaincu. On m’a alors proposé de développer la stratégie action au milieu des années 90.

Comment s’est passée cette première transition? Avez-vous eu du mal à affirmer vos positions en tant que femme?

C’est surtout le contexte financier de l’époque qui n’aidait pas! Je présentais une stratégie beaucoup plus prudente, très axée sur la gestion des risques, avec l’idée qu’une prise de risque inférieure était plus performante long terme. C’était un peu une hérésie à l’époque… D’autant qu’à la fin des années 90, il y avait un style très «masculin»: il fallait prendre un maximum de risques sur des marchés qui étaient en pleine euphorie. Et puis il y a eu la bulle internet, et là il est devenu beaucoup plus simple pour moi de faire passer mes idées. Cette stratégie ayant beaucoup gagné en importance et démontré ses performances, on m’a ensuite proposé de devenir CEO.

Le soutien de votre hiérarchie a-t-il été important pour votre évolution?

Oui tout à fait. Quand on sent que l’on est soutenu pour ses idées, cela facilite grandement les choses. Il y a parfois certains a priori sur le machisme du secteur financier, mais ce n’est pas forcément une réalité car nous sommes avant tout jugés sur nos performances et des objectifs mesurables, laissant peu de place aux jugements subjectifs ou sexistes. J’ai aussi la chance d’être dans une entreprise très axée sur la méritocratie.

Vous êtes de plus en plus impliquée dans la finance durable. Plusieurs rapports montrent que les femmes montrent un intérêt supérieur pour ces stratégies. Est-ce que vous le ressentez?

Je pense qu’il s’agit surtout d’un mouvement de société dans son ensemble, où les entreprises seront de plus en plus jugées sur leur performance sociale. En tant que CEO, je pense que c’est aussi une question de taille et de responsabilité des gestionnaires d’actifs. D’un côté nous investissons dans des sociétés et nous devons nous demander si nous soutenons des modèles d’affaires durables. D’un autre côté, nous gérons principalement des fonds de caisses de pensions, et indirectement notre devoir est aussi d’assurer le paiement de retraites futures! Je prends cela très au sérieux et c’est pour cela que j’agis en conséquence.

Vous valorisez beaucoup l’action et citez même volontiers Jean-Paul Sartre, notamment le principe «l’existence précède l’essence». Pouvez-vous nous en dire plus?

J’adore cette citation! Cela a été un peu un mantra pour moi, en particulier au début de ma carrière. Je trouve que ces mots représentent une vision très positive, axée sur les choix et la responsabilité. Finalement peu importe où vous êtes nés, la couleur de votre peau ou votre sexe, ce que vous faites définit qui vous êtes. A la fin, nous devenons tous la somme de ce que nous avons réalisé, d’où le fait que «l’existence précède l’essence».

En plus de la citer, vous avez même étudié la philosophie. Entre la philosophie et l’économie, qu’est-ce qui vous a été le plus utile dans votre métier?

Assurément la philosophie ! Cette matière m’a donné des clefs pour comprendre, agir et me connaître moi-même. L’économie est une science assez étriquée finalement, avec beaucoup de croyances et des modèles qui, de toutes façons, ne sont jamais applicables en tout temps, à l’inverse de sciences dures comme la physique. Bien sûr il faut connaître les principes d’économie mais aussi s’en méfier, prendre du recul, car ils peuvent aussi être de très mauvais guides.

Vous avez un discours assez positif sur la technologie ou les fintech. Est-ce qu’ils constituent de meilleurs outils que la théorie économique?

La technologie transforme nos sociétés mais cela ne reste souvent qu’un outil, si sophistiqué soit-il. C’est pour cela que je préfère par exemple parler «d’intelligence augmentée» plutôt que «d’intelligence artificielle». Investir avec un modèle quantitatif ou un robo-advisor peut être très positif car ils apportent une certaine discipline, dans le sens où, si on ne fait pas ce qu’indique le modèle, il faut justifier, argumenter. Cela évite les décisions d’investissements totalement arbitraires ou émotionnelles. Mais il ne faut pas non plus se fier aveuglément à technologie.

Que conseillez-vous aux femmes qui veulent travailler dans finance?

Je pense déjà qu’elles ont de la chance car aujourd’hui le secteur est beaucoup plus ouvert! On engage des gens avec des profils très variés, qui ont même fait des études d’histoire ou des apprentissages par exemple. Et les entreprises qui réussissent le mieux sont aussi celles qui reflètent la diversité de nos sociétés. Depuis la crise de 2008 en particulier, on ne veut plus engager des gens qui ont tous le même parcours et réfléchissent de la même manière. C’est l’un des meilleurs moyens d’amplifier les crises. Je regrette quand même que la Suisse soit en retard par rapport à l’étranger en matière de parité. Il y a encore énormément à faire dans les services accessibles aux femmes en emploi, notamment sur les modes de garde des enfants.

La finance peut sembler assez ennuyeuse vu de l’extérieur… N’avez-vous jamais eu envie de vous lancer dans un nouveau domaine?

Non, car pour moi la finance c’est passionnant! En tous cas le segment dans lequel j’évolue, c’est à dire la gestion d’actifs. J’aime ce métier comme au premier jour. On apprend tout le temps car on est confronté à réalité: on doit prendre en compte les cycles économiques, les résultats d’entreprises, les disruptions dans certains secteurs, les politiques des gouvernements etc. Sans compter les besoins des clients. Finalement, on est sans cesse en remise en question et un certain doute méthodique s’installe. Encore un principe philosophique!

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