Harcèlement en politique: ce qu’il faut retenir

L'administration n'a pas attendu les premières dénonciations publiques pour agir. Image: Jensjunge-Pixabay

Témoignages de femmes sur les leçons de la vague #Metoo en Suisse, où des affaires de harcèlement et d’agressions présumées au Parlement ont mis en lumière des comportements douteux de la part de certains élus. Est-ce la fin d’une omerta?

Les actrices Rose McGowan, Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie ou Lupita Nyong’o ont aussi aidé à la libération de la parole en Suisse. Suite à l’affaire Harvey Weinstein aux Etats-Unis, des scandales surgissent dans de nombreux pays. Ils concernent le réalisateur Woody Allen, l’acteur Kevin Spacey ou le réalisateur James Toback aux USA. Mais aussi le producteur Gilbert Rozon au Canada, l’homme politique Jean Lassalle ou le journaliste Frédéric Haziza en France ou encore l’islamologue Tariq Ramadan. En Suisse, le conseiller national Yannick Buttet a également été dénoncé.

Certaines affaires voient enquêteurs et juges innocenter des personnes accusées (le député Christophe Arend en France). D’autres ont reconnu (totalement ou partiellement) des actes déplacés (le sénateur démocrate Al Franken aux Etats-Unis, Jean Lassalle en France). D’autres procédures sont en cours et la justice devra trancher. Mais au-delà de la culpabilité des accusés, qui demeurent légalement innocents jusqu’à ce que la justice les déclare ou non coupables, il convient de s’interroger sur la façon dont est accueillie la parole libérée, comment notre société y réagit.

1-La parole des femmes est encore systématiquement remise en cause

En Italie, Asia Argento, qui a osé dénoncer plusieurs agressions sexuelles et relations non consenties avec Harvey Weinstein, a été violemment mise en cause et attaquée par des éditorialistes (Vittorio Feltri) et des hommes politiques (Renato Farina, Vittorio Sgarbi) de la péninsule: prise à partie publiquement, elle quitte l’Italie pour l’Allemagne.

En Suisse, des critiques similaires sont apparues lorsque la conseillère nationale UDC Céline Amaudruz a dénoncé «des gestes vraiment inappropriés» de Yannick Buttet. Alors même que ce dernier avait été raccompagné par la police à la sortie du Palais fédéral le 20 septembre, des voix se sont élevées au sein même du parti de Céline Amaudruz pour mettre en cause la Genevoise, pointant notamment sa tenue ou ses sourires. «Dans le cas de Céline Amaudruz, on pose tout de suite la question de sa tenue, une stratégie de victimisation de l’intéressée, on inverse la mise en cause: c’est un phénomène très connu, notamment dans les cas de viols», analyse Maribel Rodriguez, déléguée à l’égalité et directrice du Bureau cantonal vaudois pour l’égalité entre les femmes et les hommes (BEFH),

Pour Sandrine Moesching-Hubert, présidente Femmes PLR Vaud, si «le harcèlement est un acte grave, le dénoncer de manière aléatoire discrédite les femmes», elle dénonce les mises en cause des femmes: les collègues de parti «se sont comportés comme des goujats», constate-t-elle. Pas question de taire les affaires: «il faut mettre sur la place publique ces faits, mais avec l’analyse nécessaire et laisser la justice œuvrer», précise-t-elle, ajoutant n’avoir «jamais été personnellement témoin de harcèlement sexuel dans le monde politique, par contre le machisme est un problème récurrent.»

2-La question du harcèlement a néanmoins gagné en crédibilité et est désormais suivie d’actes

Pour Maribel Rodriguez, «le fait que les choses aient émergé maintenant ne signifie pas que la situation ait empiré, c’est une question d’acceptabilité dans le débat public. Dans beaucoup de médias je dois reconnaître le bon travail des journalistes: on a pris au sérieux ces témoignages, on a enquêté».

La voie judiciaire, complément ou meilleure arme que les médias? «Il ne faut pas taire le problème mais dénoncer par la bonne voie, nuance Sandrine Moesching-Hubert. Pour les cas avérés, il y a des procédures de dénonciation facilitées. Notamment au Parlement. Il y a une police et une justice pour décider. Il faut d’abord reconnaître la victime», explique-t-elle, tout en reconnaissant que cette parole libérée a le mérite de poser le problème.

Martine Docourt, députée au Grand Conseil neuchâtelois, est co-présidente des Femmes socialistes suisses, organisation qui a fêté ses 100 ans récemment. «Sur les révélations récentes au Parlement, nous sommes d’avis que les témoignages doivent être pris avec le plus grand sérieux et que selon les cas, des plaintes soient déposées. Pour faciliter ce processus, la cellule d’aide aux élu-e-s a été mise en place. Nous ne pouvons qu’encourager ce genre de structure, mais nous espérons que cela soit réellement efficace et ne soit pas seulement une façon de cacher la poussière sous le tapis.»

Maribel Rodriguez salue la mise en place de cette cellule: «la création d’une instance externe mise à disposition des parlementaires pour interpeller et porter leurs témoignages correspond à ce qu’on recommande systématiquement: ne pas ignorer le problème et mettre en place  des dispositifs internes et externes».

3-Des mécanismes sexistes subtils et puissants restent à l’oeuvre

«Il y a toujours un certain sexisme à l’égard des femmes: on m’a encore dit récemment qu’il y a des problèmes depuis que les femmes sont en politique. Un certain conservatisme subsiste, ça arrange tout le monde de reléguer certaines personnes, les femmes en particulier, à un rôle secondaire», souligne Sandrine Moesching-Hubert. Une attitude corroborée par Maribel Rodriguez: «il y a des mécanismes, des injonctions et des ‘remises à l’ordre’ subtiles, dites police du genre, qui excluent les femmes. Tous ces mécanismes qui font comprendre aux femmes qu’elles n’ont pas une place acquise».

4-La dénonciation du harcèlement est en croissance et touche tous les secteurs

Si les affaires concernant la classe politique ont connu un écho dans les médias depuis novembre, l’administration n’a pas attendu ce moment pour traiter la question du harcèlement. «Nous octroyons des aides financières à des organisations qui promeuvent l’égalité hommes-femmes. En Romandie on a soutenu Non-c-non, site à l’attention des personnes harcelées. En été 2017, le pendant alémanique, belaestigt.ch, est apparu. Ses interlocuteurs sont souvent sollicités et nous constatons un grand nombre de demandes de femmes, de victimes qui cherchent des informations et des conseils. Nous publions aussi des recommandations pour les employeurs. Parfois, nous recevons directement des appels de victimes ou d’employeurs qui cherchent des conseils», détaille Sabine Baumgartner, porte-parole du Bureau fédéral de l’égalité hommes-femmes. Celle-ci admet cependant que cette volonté bute sur un écueil majeur: la mesure chiffrée du phénomène. «Il est très difficile d’avoir des chiffres car il y a beaucoup d’affaires peu connues. C’est le bon côté des affaires récentes: plus de femmes osent parler de la problématique. En 2008, une étude avait été menée avec le Secrétariat à l’économie (SECO) sur ce phénomène. Nous partons du principe que la situation n’a pas vraiment changé depuis neuf ans et nous nous appuyons toujours dessus», note Sabine Baumgartner.

Faute de chiffres plus récents ou d’étude exhaustive, le Bureau fédéral de l’égalité explore d’autres pistes: «En juin 2017, nous avons sorti une analyse de la jurisprudence cantonale: le harcèlement sexuel reste un sujet majeur avec les inégalités salariales. Les juges et les avocats connaissent trop peu ou appliquent mal la loi sur l’égalité hommes-femmes. On s’est adressé aux juges, aux avocats, aux syndicats et associations pour les sensibiliser, leur proposer des ateliers sur cette législation.»

Former les professionnels de la justice permet d’agir sur l’immédiat. Mais sur le long terme? «On a largement décrié les cours d’éducation sexuelle à l’école. Cela parle des rapports entre filles et garçons: il faut insister dessus et élever nos enfants dans une autre mentalité que celle de nos aïeux. C’est la même chose avec les religions: il faut comprendre l’autre pour agir intelligemment avec lui et ne pas le blesser», prône Sandrine Moesching-Hubert. Un processus qui prendra du temps mais sera sans doute indispensable pour que d’autres femmes n’aient pas, dans vingt ans, à lancer une nouvelle campagne #MeToo. Car l’heure est désormais à un autre hashtag: #Time’s Up.

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