Spécial 8 mars – Faut-il instaurer un système de quotas pour les fonctions dirigeantes en Suisse?

Près de 60% des femmes de Suisse romande sont en faveur des quotas d'après notre sondage.

(SONDAGE EXCLUSIF BILAN QUALINSIGHT 2/7) Bilan et Femmes Leaders ont réalisé un sondage exclusif sur les conditions de travail des femmes actives en Suisse romande. Deuxième volet de notre série: faut-il instaurer un système de quotas pour les fonctions dirigeantes en Suisse? 

Après la loi sur l’égalité salariale, nous nous intéressons aujourd’hui au système de quotas, qui fait actuellement débat en Suisse. Que ce soit au niveau politique ou économique. Et il y a de quoi  !

Les statistiques de représentation des femmes dans les instances dirigeantes en Suisse ne sont pas vraiment encourageantes. Dans une enquête menée par le cabinet Deloitte et publiée il y a quelques jours, on retrouve en moyenne 21% de femmes qui siègent dans des conseils d’administration (CA) de 6 personnes ou plus, mais 10% seulement pour les conseils plus petits (de 3 à 5 personnes), autrement dit une grande partie des entreprises. Dans plus d’un tiers des principales sociétés suisses cotées, on ne trouve même aucune femme au conseil d’administration. Finalement, en matière de représentation féminine dans les organes dirigeants de l’économie, la Suisse est positionnée dans le dernier tiers des classements internationaux.

Notre sondage révèle que vous êtes une confortable majorité à vous prononcer en faveur de l’instauration d’un système de quotas pour faire avancer les choses en Suisse, avec près de 60% des répondantes.

Laurence Jovignot-Halifi, porte-parole et membre du comité du Cercle Suisse des Administratrices, n’est pas très étonnée de la très forte proportion de femmes non cadres qui s’expriment en faveur des quotas : « elles partagent ce que nous pensons également, à savoir que c’est en ayant plus de femmes à la tête des entreprises que nous arriverons à diffuser la parité. Nous avons essayé, mais le « bottom up » ne fonctionne pas, à cause du plafond de verre. Ces femmes le constatent bien ». 

Pour Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, le résultat de ce sondage est réjouissant car il montre un certain consensus, avec notamment une absence de clivage générationnel ou géographique. « La divergence entre revenus modestes et élevés s’explique peut-être par une attente de la base envers les femmes en situation de pouvoir, afin qu’elles donnent l’exemple et ouvrent la voie pour améliorer les conditions ou le climat de travail ». 

Les conseils d’administration opposés aux quotas

Réflexe conservateur ou vraie volonté limiter la progression des femmes ? En tous cas les conseils d’administration actuels, majoritairement masculins, ne veulent pas des quotas. Si les deux tiers (64%) des membres de conseils d’administration interrogés saluent l’augmentation du pourcentage de femmes dans les CA en Suisse – toujours d’après l’étude de Deloitte – 91% ne pensent pas que des quotas légaux ou réglementaires soient le meilleur moyen pour y parvenir.

Pire, selon Reto Savoia, CEO adjoint de Deloitte Suisse: « bien que la valeur indicative proposée par la Confédération puisse être mise en œuvre sans trop d’efforts, la mise en place de quotas de toutes sortes fait l’objet d’un refus catégorique». Ceci en réaction au projet d’instaurer notamment un quota de 30% de femmes dans les CA dans les années à venir.

Les recruteurs ne jouent pas le jeu

Pour Laurence Jovignot-Halifi, cette position est difficilement défendable. « Il est clair que le vieil argument de refuser les quotas par peur de «femmes alibi» ne tient plus. In fine, une femme sera jugée sur ses résultats. Les expériences à l’étranger ces dernières années l’ont bien montré ».

Un autre argument tend à s’étioler également : celui du manque de profils féminins éligibles aux fonctions de direction ou de membre de conseils d’administration. « C’est en réaction à cela que nous avions créé le Cercle Suisse des Administratrices, et nous voyons bien qu’il est non seulement possible de trouver des femmes très compétentes pour ces fonctions, mais qu’en plus elles en ont envie! ».

La porte parole estime qu’un des freins se situe aussi du côté des cabinets de recrutement et des chasseurs de têtes, qui ne jouent pas le jeu. « Si ils proposaient par exemple au moins 30% de femmes dans leur sélection pour les postes à responsabilité, cela changerait déjà beaucoup de choses. Certaines entreprises ont bien compris l’intérêt de la diversité et exigent cela. Ce réflexe devrait être généralisé ».

En finir avec les tabous et préjugés

La question des quotas n’est pourtant plus un tabou aujourd’hui d’après Sylvie Durrer, ajoutant que c’est un outil pour faire avancer la parité qui s’est banalisé, en étant de plus en plus utilisé par les pays qui nous entourent. « Pourtant, certaines personnes en Suisse semblent avoir toujours beaucoup de mal à accepter cette idée… Ceci alors même que nous vivons avec des quotas au quotidien dans plein de domaines ! Par exemple au niveau politique ou médiatique avec la représentation des régions linguistiques ». 

Elle s’inquiète également que le « poids des préjugés » ressorte nettement dans les réponses spontanées fournies par les répondantes à notre sondage. Ce qui est assez préoccupant par rapport au climat de travail, mais aussi quant à la difficulté à faire évoluer ce point. Pour souligner son propos, la directrice du Bureau fédéral de l’égalité ajoute encore : « comme le disait Albert Einstein : il est plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé ».

 


Engagement de Femmes Leaders et méthodologie du sondage

Reflet de l’engagement de Femmes Leaders pour améliorer les conditions de travail des femmes, nous avons mandaté un institut de sondage indépendant pour analyser la situation en Suisse romande. Les résultats complets du sondage seront publiés sur notre site internet le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Dans l’intervalle, nous partageons avec vous les éléments phares, analyses et réactions.

Cette enquête exclusive a été réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 300 femmes âgées de 18 à 65 ans, actives professionnellement (à temps partiel ou à temps plein), vivant en Suisse romande. L’enquête a été menée auprès du panel de consommateurs romands votre-opinion.ch, appartenant à la société d’études Qualinsight, établie à Lausanne. La marge d’erreur sur cet échantillon est de +/- 5,7% pour un niveau de confiance à 95%. Ces femmes ont été interrogées au moyen d’un questionnaire auto-administré en ligne entre le 8 et le 11 février 2018.

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