Entrepreneuriat: les femmes aussi se plantent parfois

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La soirée a réuni une série d'entrepreneuses. Image: Bilan

Le désormais célèbre concept de ‘fuck-up night’ s’ouvre à des communautés ciblées, notamment les femmes entrepreneurs. Une approche genrée donc sexiste, pourrait-on penser? Au contraire , l’idée répond à un vrai besoin.

Inventées au Mexique en 2012, installé dans 260 villes à travers la planète, débarquées en Suisse en 2014, les ‘Fuck-ups nights’ ont déjà réuni 3000 personnes dans huit villes de notre pays. L’idée? Trois personnes racontent -en public, en 7 minutes chacun- un échec professionnel. L’échec est défini au sens large «l’important c’est d’aller vers les gens et raconter quelque chose», souligne Réginald Bien-Aimé, co-initiateur et organisateur des soirées Fuck-up night en Suisse. Dédramatiser l’échec, partager les leçons qu’on a apprises: l’évènement offre une catharsis ou récits de rédemption pour les speakers qui s’y risquent. Curieusement en deux ans, peu de femmes avaient joué le jeu. «Sur l’ensemble de nos panels de speakers, nous n’avions que 20% de femmes», note Réginald Bien-Aimé. Ca c’était avant. Depuis 2017, Fuck-Up Nights collabore avec le réseau d’Emily Hawlena, fondatrice du réseau de femmes entrepreneurs Genuine Women et organise des Fuck-up ladies night. Pourquoi l’idée fait sens.

1-Parce que les femmes vivent l’entrepreneuriat…et l’échec différemment.

«Je ne connais pas le fonctionnement des hommes mais que chez une femme, la peur de l’échec est énorme. D’où l’importance de ces soirées qui mettent sur scène des femmes qui ont raté mais sont encore allées plus loin: échouer n’est pas un fin en soi», explique Emilie Hawlena, fondatrice de Genuine Women, réseau suisse de femmes entrepreneurs.

L’investissement dans l’entrepreneuriat pour les femmes paraît également différent. «Beaucoup de femmes créent leur boîte après avoir déjà eu un parcours professionnel. Peu se lancent dans l’entrepreneuriat directement après leurs études», observe Emily Hawlena. C’est souvent un changement de vie, de cap, qui demande un engagement profond, quasi existentiel. Ce que la dirigeante de Genuine Women constate moins côté masculin. «J’ai entendu beaucoup d’amis annoncer: je lance tel projet, je le développe et je le revends dans trois ans. Une approche que je n’ai jamais relevée chez une femme.»

Cet investissement spécifique est vécu de manière très particulière.

«Ma boîte, c’est mon bébé, ma création, une part de moi, j’y pense avant de dormir et en me levant le matin, je n’imagine pas vivre les choses autrement, c’est fusionnel et extrêmement intense dans les défaites comme dans les victoires», reconnaît sans difficultés Mélanie Fontanet, speakeuse à la fuck-up night et fondatrice de l’agence de communication ME.

«Les femmes font moins la part des choses et mettent plus de temps à se relever. J’ai vu chez une membre de mon réseau qui avait déposé le bilan qu’elle était vraiment très impactée. Un échec ébranle profondément leur confiance en elle», remarque Emilie Hawlena. «Elles vivent l’échec comme un avis de faiblesse», les hommes, eux, en sont presque fiers: « dire: j’ai essayé pour eux revient presque à porter une médaille d’honneur», remarque Réginald Bien-Aimé.

2-Parce que les femmes ont une autre manière de communiquer

Du fait de leur vécu spécifique, qui rend parfois la parole en public plus difficile, les femmes speakers adoptent souvent un ton différent des hommes. «C’est bien plus intime que les hommes. Pas forcément moins drôle, mais l’humour n’est pas leur objectif principal. Et il faut faire plus d’efforts pour les inciter à l’exercice, plus de temps pour les convaincre», note l’organisateur des Fuck-up night. Et effectivement, la dernière soirée organisée le 27 juillet à l’agence VickyH à Genève comportait son lot de confessions: disputes de couples, grossesses, sentiments de puissance en cas de réussite «..et là, tu te prends pour Dieu», raconte ainsi Annick Mokoi fondatrice de Popupcorner…: rien n’est occulté par les participantes, pas même les traversées du désert. «Je me suis sentie très très seule», reconnaît Mélanie Fontanet après que sa première entreprise ait stagné au bout de quelques mois. Ou les erreurs. «Oui il faut lire les choses trois fois. Surtout quand vous êtes très très fatiguée. Et très très sollicitée par ailleurs», reconnaît Gabrielle Lods, fondatrice de la marque de préservatifs vegan Green Condom Club, qui a reconnu avoir accepté un devis trop rapidement.

3-Parce qu’il y a de plus en plus de femmes entrepreneurs

Le trend de l’entrepreneuriat gagne du terrain, et les femmes sont aussi concernées. Elles ne se contentent pas des seconds rôles mais peu à peu fondent leurs propres marques. «J’ai fondé Genuine Women il y a six mois et nous sommes 160 membres aujourd’hui à travers la Suisse romande», témoigne Emilie Hawlena. Parmi les membres du réseau, la plupart ont entre zéro et trois ans d’activité, et «celles qui dirigent leur propre business depuis plus de dix ans représentent moins de 10% des membres».

4-Parce que les femmes ont des problématiques -et des solutions- spécifiques

Que ce soit leur grossesse, la garde de leurs enfants, ou tout simplement ‘la galère des débuts’, puisque l’entrepreneuriat est un monde qui commence tout juste à se féminiser massivement, certaines de ces questions sont propres aux femmes. «Quand tu es enceinte, t’as pas vraiment envie de faire du business développement et réfléchir à ton truc. Par contre, j’ai dormi, pensé, mangé en pensant à ma boîte, construit sur mon échec précédent pour savoir où je voulais aller. J’ai profité de l’accouchement enfin de la période qui a suivi pour tester mon marché», détaillait ainsi Mélanie Fontanet.

Bien entendu, certaines problématiques abordées par les oratrices ce soir-là sont communes à tous les sexes. Comment disposer d’une avance de trésorerie, lire le contrat d’un prestataire de service chinois, aborder son réseau familial et amical pour renflouer une dette: autant de questions auquel peut être confronté tout entrepreneur.

5-Parce que c’est l’occasion de faire d’une pierre deux coups

Qu’on soit venu soutenir une amie entrepreneuse ou par simple curiosité, le format décontracté et convivial de l’évènement est propice pour réécouter. Le mouvement Fuck-up night désormais connu et installé se tourne désormais vers des communautés nouvelles. Il permet à sa manière d’attirer d’attirer la lumière et l’attention sur elles. On ne va s’en pas s’en plaindre.

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