Entrepreneures: évitez que vos idées soient copiées !

Les femmes sont plus nombreuses à se lancer dans des secteurs ne nécessitant pas de brevets. DR Pixhere-rawpixel.

Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à créer des entreprises sans qu’il y ait de forte composante technologique ou de brevets en jeu. Elles sont donc plus facilement victimes de copies. Témoignages et conseils pour vous éviter des difficultés. 

 

Claire-Marie Avot Tessier, fondatrice du site Les Loges du Chic, a développé en Suisse romande un concept déjà bien connu à l’étranger : proposer, via un abonnement, des boxs mensuelles comprenant des produits de créateurs suisses, mais pas uniquement.

Après trois ans à monter son business, expliquer le concept, gagner des clients, expliquer ses prix, quelle ne fut pas sa surprise de voir son idée reprise…par une concurrente installée à quelques minutes de chez elle, et qui plus est, ancienne cliente. «Cela a vraiment été un choc. Ce n’est pas tant le fait qu’elle propose une Box au concept assez similaire au mien , j’avais moi-même importé cette idée. Mais par contre, j’ai très mal pris le fait qu’elle ait été une cliente!» Le sentiment de trahison est évidemment immense. Car avec sa clientèle, Claire-Marie développe des liens très forts, «certaines sont devenues des amies». C’est une véritable communauté, pour qui l’entrepreneure ne ménage aucun effort. «J’ai un lien personnel avec elles, je me confie, je partage mes coups de coeur, dans chaque box je mets tout mon cœur!», confie l’entrepreneure vaudoise. Ce sont d’ailleurs ses clientes qui l’ont informée de la nouvelle activité de sa concurrente, qui n’a d’ailleurs pas hésité à contacter les mêmes fournisseurs et les clientes via les réseaux sociaux de Claire-Marie.

Sur le coup, Claire-Marie n’a pas réagi, voulant éviter toute «confrontation».

Claire-Marie Avot Tessier: «On ne sait jamais qui on a en face de soi. En cas de déception, c’est dans le business qu’il faut mettre son énergie ou sa colère».
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Impossible de protéger un concept

En réalité, elle n’aurait pas pu faire grand-chose: le concept même d’un business est difficile à protéger. «Un modèle d’affaires ne peut pas être protégé en tant que tel par la propriété intellectuelle», confirme Maître Juliette Ancelle, avocate et associée du cabinet vaudois id est avocats, spécialisée dans les questions de propriété intellectuelle. «On ne peut jamais empêcher un concurrent d’avoir une offre basée sur une idée similaire. Ce qui est possible c’est de rendre le business plus local, plus personnel, tisser des liens étroits avec ses clients et les fidéliser», complète l’experte. L’aventure a appris à Claire-Marie à réfléchir à deux fois avant de livrer certaines informations. Mais cet épisode lui a aussi «donné un coup de fouet»: elle a lancé le crowdfunding qu’elle hésitait à mettre en place depuis plusieurs années, a repositionné son produit pour se différencier, passant notamment d’un rythme d’envoi mensuel à une échéance trimestrielle, et elle demande désormais l’exclusivité à ses fournisseurs.

Veiller à ses informations stratégiques

Réfléchir à deux fois, c’est aussi ce que fera Lois Wiskerke. A la tête de Royal Fish, société d’importation de produits frais de la mer, qu’elle a créée avec son mari, elle accueille il y a quelques temps de cela de jeunes entrepreneurs qui sont dans le même secteur d’activité. «Ils sont venus pour nous demander des conseils et de l’argent», se souvient-elle. Durant une conversation sans méfiance, Royal Fish révèlent leur manière de travailler et le nom de leurs plus gros clients. Une collaboration est même envisagée. «Nous les avons accueillis comme partenaires, ils sont venus à plusieurs reprises». Finalement c’est dans la presse qu’elle découvre que ce qu’elle prenait pour une entreprise de niche est en réalité une start-up aux ambitions européennes. «Sur le coup, j’ai ressenti beaucoup de colère, le sentiment d’avoir été bernée. Puis je me suis dit que c’était la loi du marché, nous avions peut-être été trop naïfs.»

Lois Wiskerke: “Etre copiés ne nous a pas remis en cause pour autant. Au contraire, cela montre que notre intuition était la bonne. Nous continuons et nous nous lançons sur d’autres projets.” DR

En réalité, les fichiers de clients ou de fournisseurs sont bien des données stratégiques, et protégés…mais leur protection par la confidentialité n’est pas légalement automatique, sauf dans des cas limités, notamment celui des employés, pour éviter notamment le cas «des employés potentiellement malveillants qui partiraient avec ces données» note maître Juliette Ancelle, qui rappelle l’importance des accords de confidentialité ou NDA (pour non disclosure agreement), notamment dans les discussions où l’on suppose parfois un peu facilement qu’il existerait un accord tacite de respect ou de confidentialité. Ce qui existe entre amis, famille, ou connaissances proches ne vaut pas automatiquement dans le business. Et parfois des membres de ces cercles peuvent aussi se révéler…des concurrents potentiels.

Comment utiliser un accord de confidentialité ?

L’accord de confidentialité ou NDA (non-disclosure agreement) est particulièrement utile si vous disposez d’une idée «particulièrement originale et innovante, et que vous n’êtes pas encore sur le marché, que votre modèle d’affaires n’est pas validé», remarque Juliette Ancelle. Elle suggère de faire signer ce document aux investisseurs ou partenaires concernés. «Ce n’est pas forcément un document extrêmement long et complexe.»

Dina Mottiez: «Dans l’entrepreneuriat, on se lie très vite avec des gens, qui proposent par exemple d’ouvrir leur réseau, avec qui il y a des accords de réciprocité. Je fonctionne à cela, mais sans jamais mettre en danger mon projet. Je me suis professionnalisée, je travaille sans naïveté ni innocence»
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Reste que le procédé n’est pas toujours évident, notamment pour les start-ups, qui sont encouragées à ‘parler de leur idée dès que possible’. Dina Mottiez, fondatrice de Bulbee App, application dédiée au soutien scolaire y a pourtant recouru dès l’origine. «Il faut faire signer des NDA, même dans son entourage proche. Je l’ai fait avec l’une de mes premières investisseure, enthousiasmée par mon projet, et qui a pris cela, sur le moment, pour un manque de confiance. Je lui ai expliqué que cela avait pour but de maintenir de bons rapports jusqu’à ce que le projet soit porté à la connaissance du public.»

Au final, quelle est la meilleure solution contre la copie de son idée de business? «Etre le premier sur le marché, grandir vite, et être rapide», conclut maître Ancelle. Vous êtes prévenues !

Retrouvez aussi nos conseils en ligne sur le sujet.


Les différents types de protection

Kamran Houshang Pour. DR

Le brevet

Il protège «une solution technique à un problème technique», résume Kamran Houshang Pour, expert en brevet et membre de l’Institut fédéral sur la propriété intellectuelle (IPI). «Il s’applique à une solution nouvelle, impliquant une activité inventive et qui dispose d’une application industrielle», poursuit l’expert. Ces trois critères et la technicité de la solution sont essentiels à la brevetabilité. De plus, l’application ne doit pas être un concept hypothétique: elle doit fonctionner au moment où le brevet est déposé. Tout savoir sur le dépôt de brevet.

La marque

«C’est le signe distinctif des produits et/ou des services d’une entreprise par rapport à ceux d’une autre entreprise », définit Kamran Houshang Pour. La marque a pour but de distinguer produits et services. Elle peut consister en un slogan, un mot, un jingle ou même un logo. Elle peut être déposée indépendamment des autres titres de protection, comme par exemple du brevet. On peut protéger sa marque dans une série de domaines. La marque protège «les produits et les services que vous spécifiez au moment du dépôt et pour lesquels vous comptez utiliser la marque» comme l’explique ce site du SECO dédié aux PME.

Tous les conseils pour déposer et protéger sa marque figurent sur le site de l’IPI. 

Le design

«Il protège la forme d’un produit ou d’une partie d’un produit, contrairement au brevet qui concerne ses caractéristiques techniques. C’est une protection purement liée à la forme et en aucun cas à la technicité de cette forme ou de l’objet », explique Kamran Houshang Pour. Le design ne dépend pas des dimensions de l’objet ni du produit qui le porte. «Si vous protégez le design d’une voiture, le boulanger qui la reproduit sous forme de gâteau peut être poursuivi.» Pour être protégé un design doit être nouveau et original. Toutes les informations en ligne.

Les droits d’auteur

«Ils protègent la manière dont on écrit un texte, mais pas ce qui est écrit », précise Kamran Houshang Pour. L’idée a beau être la vôtre, si quelqu’un la reprend et y parvient par un autre chemin d’écriture, c’est son droit.

Il en va de même pour un business-model ou un programme informatique. «Un logiciel est protégé automatiquement par le droit d’auteur, mais cela s’applique à son écriture, à sa forme, pas à ses effets, à son concept. Les programmateurs savent pertinemment que quelqu’un pourrait développer un autre algorithme qui produirait les mêmes effets », poursuit l’expert.

Par contre, nuance importante: les effets techniques d’un programme sont brevetables. «Un logiciel qui ne fait que manipuler les données n’est pas brevetable. Par contre un algorithme qui permet à une machine à café de produire un café différent et sur mesure en fonction de chaque grain de café détecté oui. Et l’effet de cet algorithme-là, s’il répond aux autres critères fixés pour un brevet, peut être protégé », assure Kamran Houshang Pour.

Le droit d’auteur ne protège donc jamais une idée, mais avant tout la manière dont elle est rédigée, présenté ou conçue. Comprendre comment fonctionne le droit d’auteur.

La loi contre la concurrence déloyale

Elle vise à protéger le commerce et l’activité économique. Elle peut s’appliquer à certaines méthodes ou procédures de business ou de commerce qui ne sont pas brevetables. «Aujourd’hui, de plus en plus, le fait de protéger des procédures purement commerciales par un titre de protection est dépassé. Ainsi Amazon avait fait protéger son ‘one-click buy’, process d’achat en un clic aux Etats-Unis par un brevet il y a quelques années. Aujourd’hui je ne crois pas que cela serait admis, même aux États-Unis », remarque Kamran Houshang Pour.

Retrouvez le texte de la loi, dont les récentes révisions ont notamment pour but de protéger les consommateurs, et les conseils du SECO pour les PME en la matière.

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