Egalité: “Les élus fédéraux sont beaucoup plus conservateurs que leur base”

Au niveau fédéral, les politiques sont beaucoup plus conservateurs que leur base, en particulier sur les enjeux sociaux et environnementaux. (Photo: Laurent Guiraud, TdG)

Projet Sommaruga, congé paternité ou encore propositions de LALISTE, la politicienne genevoise Sandrine Salerno (PS) nous a accordé un entretien sur les sujets d’égalité hommes-femmes qui font l’actualité. Elle nous donne également quelques bonnes pratiques RH et exemples concrets mis en place à la Ville de Genève. 

Pour Sandrine Salerno, l’égalité salariale fait partie des priorités en matière d’égalité hommes-femmes. La conseillère administrative de la Ville de Genève, en charge du Département des finances et du logement, s’engage de longue date sur cet enjeu. Pour atteindre cet objectif, il ne faut pas uniquement se focaliser sur le salaire, mais mettre en place les conditions cadres et les politiques RH qui favorisent une carrière et une évolution salariale équitable, estime la politicienne genevoise. Entretien.

Que pensez-vous du projet Sommaruga, qui veut introduire un contrôle sur l’égalité des salaires dans les entreprises?
Sur le principe, ce projet est bon. On peut bien sûr lui reprocher de ne toucher qu’une partie des entreprises – celles de plus de 50 employés – et de ne pas aller assez loin. Mais il a le grand mérite d’initier le mouvement. Le projet a d’ailleurs été renvoyé en commission. On peut donc imaginer qu’une version encore plus contraignante aurait été écartée d’emblée… Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un climat très conservateur en Suisse, avec un Parlement déconnecté de sa base sur les grands enjeux de société.

Qu’entendez-vous par là? 
Les élus locaux sont plus proches des préoccupations de la population que les élus fédéraux. Au niveau municipal ou cantonal, les élus sont plus ouverts. Il y a une volonté d’aller vers plus d’égalité autant chez les hommes que chez les femmes. Au niveau fédéral, les politiques sont beaucoup plus conservateurs que leur base, tous partis confondus, en particulier sur les enjeux sociaux et environnementaux. Si l’on prend l’exemple de la votation sur le PACS en 2005, les politiques imaginaient qu’elle allait être refusée. Or la population l’a acceptée, avec près de 60% de oui.

Que pensez-vous des propositions de LALISTE, le mouvement politique mené par Manuela Honegger, qui propose d’appliquer les règles anti-dumping aux femmes, à l’image de ce qui se fait pour les travailleurs étrangers?
Sur le fond, je pense qu’elle a raison. Les inégalités salariales hommes-femmes sont une forme de dumping salarial. Un sujet sur lequel plusieurs partis sont d’ailleurs engagés, pour éviter que les travailleurs étrangers soient moins payés que les Suisses et ne créent des distorsions. Je constate d’ailleurs que l’UDC fait preuve d’une certaine contradiction, en faisant régulièrement campagne sur la sous-enchère salariale entre travailleurs, mais pas du tout sur les écarts en défaveur des femmes.

En Ville de Genève, vous avez participé à la mise en place de mesures dans les ressources humaines pour encourager le travail des femmes, comme un congé paternité allongé et l’augmentation des temps partiels pour les postes de direction. Quel est le bilan de ces mesures ?
Sur la motivation d’abord, j’estime que l’on ne peut pas dire que l’on souhaite un partage des taches et une égalité hommes-femmes, sans mettre en place des mesures pour l’encourager. C’est ce qui guide notre action depuis 10 ans. Nous avons remarqué que l’évolution de la carrière des femmes au sein de l’administration était souvent bloquée par l’exigence de temps plein pour les postes de direction. C’est en ce sens que nous avons décidé de proposer ces postes indifféremment à 80% et 100%. Outre davantage de candidatures féminines, ces postes intéressent également un nombre croissant d’hommes. Cette mesure profite donc à toutes et tous, car hommes et femmes sont ainsi plus disponibles pour leur famille. En parallèle, nous avons introduit un congé paternité de 4 semaines, au lieu des 3 jours légaux. Nous avons d’excellents retours des RH.

Dans les débats sur le congé paternité, le coût d’un allongement de sa durée est souvent mis en avant par ses opposants. Que répondez-vous à cela? 
L’argument du coût ne tient pas la route! Financièrement, cela est tout à fait faisable au niveau national. Nous parvenons bien à financer quatre semaines par année pour les personnes qui font l’armée. Et cela sur plusieurs années. Pour une organisation, privée comme publique, ce qui compte c’est aussi la productivité de l’employé. Si le collaborateur revient quelques jours après la naissance de son enfant, il sera peut être stressé et toujours un peu ailleurs, alors qu’il reviendra l’esprit libre et dédié à son travail si il a pu avoir une vraie pause. De plus, tout cela est planifiable à l’avance et le congé paternité peut être négocié et étalé dans le temps.

Au niveau de la maternité cette fois, la Ville de Genève a également décidé de comptabiliser les années dédiées à la garde des enfants. Pour quelle raison ? 
Dans le secteur public, nous avons des grilles de salaires qui freinent les inégalités. Mais tout dépend du salaire de départ et des annuités que l’on peut obtenir. Or, les femmes sont pénalisées quand elles ont passé plusieurs années à s’occuper de leurs enfants. Ces années ne comptent pas dans le CV et ne donnent pas droit à des annuités, alors qu’on devrait les valoriser car elles confèrent des aptitudes professionnelles et ont un impact direct sur le salaire et la prévoyance. Pour corriger cette inégalité, nous avons donc décidé de donner aux femmes une annuité par année passée à s’occuper des enfants, jusqu’à 10 années au maximum.

Pourquoi êtes-vous engagée sur ce thème depuis si longtemps?
J’ai pu constater que la correction des inégalités profite toujours au plus grand nombre, pas uniquement aux femmes ou au groupe discriminé. Car s’il y a des discriminations de salaires hommes-femmes, il y a aussi des discriminations entre hommes. Les employeurs publics et privés doivent avoir des politiques proactives pour corriger ces discriminations. D’autant que des outils numériques peuvent nous aider dans cette démarche, pour établir un état des lieux et un suivi. Par exemple avec le logiciel LOGIB, qui sera appliqué en 2019 à la ville de Genève et qui permet de contrôler l’évolution des salaires et les raisons de ces évolutions.

 

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