Davos et les femmes: au-delà des symboles

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La composition de la dernière session phare du sommet, toujours très suivie année après année, baptisée Global Economic Outlook a vu trois femmes débattre avec deux hommes. Image: DR WEF

Le World Economic Forum a placé sept femmes aux rênes de son sommet annuel à Davos. Mais l’organisation basée à Cologny, près de Genève, a-t-elle pris la mesure des enjeux liés à la place des femmes dans l’économie et l’espace public?

Macron et Trump ont focalisé l’attention le temps de leurs brefs passages. Mais la véritable star du Forum de Davos, cette année, n’était aucun de ces deux chefs d’état mais, la constellation de sept femmes à la tête de l’événement.

Avec la Première ministre norvégienne Erna Solberg, l’entrepreneuse sociale indienne Chetna Sinha, la CEO américaine d’IBM Ginni Rometty, la physicienne italienne Fabiola Gianotti, la syndicaliste australienne Sharan Burrow, la directrice générale française du FMI Christine Lagarde et sa compatriote Isabelle Kocher, directrice générale d’Engie, le symbole était fort, cinq mois après le début de l’affaire Weinstein et de la campagne #MeToo. Et les organisateurs n’ont pas été isolés: Seneca Women avec Procter&Gamble, The Female Quotient et d’autres organisations ont investi des locaux de la station des Grisons pour sensibiliser le grand public à la place des femmes dans l’économie. Des initiatives qui faisaient écho à une quinzaine de sessions du programme officiel consacrées aux femmes.

Femmes au programme, femmes à la tête du sommet… le WEF a-t-il pris la mesure des enjeux concernant la place des femmes dans l’économie? Ou s’agit-il d’un opportunisme de façade destiné à se mettre en phase avec les campagnes des principaux sponsors de l’évènements sur les réseaux sociaux? En se penchant sur les chiffres, on s’aperçoit que les femmes ont représenté cette année 29% des intervenants principaux, et 21% des participants. «Quand je suis venu la première fois à Davos voici quatre ans, il y avait 15% de femmes. La progression reste modeste. Mais la progression est en route», rappelle Donna Leinwand Leger, managing editor pour le quotidien mastodonte USA Today.

Une présence plus marquée mais toujours faible

Une progression qui passe par une plus grande présence dans les panels. Invitée à s’exprimer dans une table-ronde sur le harcèlement, Joanne Lipman, rédactrice en chef de USA Today et auteure de That’s what she said: What men need to know (and women need to tell them), ne veut pas se focaliser sur les ratios: «Il est essentiel que la voix des femmes soit entendue, mais il faut qu’un maximum d’hommes entendent cette voix et si des hommes sont prêts à venir dans une session consacrée aux femmes, je suis très heureuse d’en avoir un maximum avec moi sur scène».

D’autres femmes ne partagent pas ce satisfecit. «Si l’on excepte Christine Lagarde, Angela Merkel et Theresa May, quelles sont les femmes que l’on voit sur les panels? Essentiellement des journalistes, ou des spécialistes des questions liées aux femmes. Mais quid des dirigeantes de top niveau? Combien de CEO de grandes banques ou de géants du web?», regrette Regula Metzger, journaliste allemande habituée de Davos.

«Je me retrouve souvent seule panéliste, peut-être parce qu’il y a peu de femmes dans la finance et peu de femmes dans la tech, alors imaginez une spécialiste en placements dans les crypto-monnaies. Le WEF fait des efforts et nous le voyons. C’est une question de temps, même si cette évolution nous semble trop lente», confie Jennifer Zhu Scott, CEO de Radian Partners, une société de conseils en placements financiers et crypto-monnaies.

Une édition 2018 vraiment différente

Si la progression de la présence des femmes ne satisfait pas tout le monde au niveau statistique, elle est indéniable sur d’autres plans. Qu’il s’agisse du temps consacré, de l’écho sur les réseaux sociaux, des thématiques abordées –diversité, harcèlement, égalité des salaires étaient sur toutes les lèvres-, de l’impact médiatique…les femmes n’auront jamais été aussi présentes à Davos. Leur place dans des secteurs traditionnellement masculins comme la finance ou la tech a non seulement été soulignée mais explicitement souhaitée, à l’unanimité. Les études soulignant les performances économiques des entreprises ayant intégré la mixité étaient partout. Au delà de l’égalité des genres, la diversité a largement été mise en avant, notamment par Ginni Rometty: «Au WEF, on cherche à ramener ce qu’il y a de meilleur. L’inclusion est indissociable de tout ce que nous faisons. Pas seulement la diversité des genres mais tout ce qui touche à la diversité des opinions». Prônée, prouvée, appelée, revendiquée, la diversité fait figure de nouvelle religion pour les CEOs présents. Des vœux pieux? L’année 2018 le dira.

Des symboles, certes, mais essentiels

Certains observateurs ont relevé que le WEF mettait en avant sept femmes leaders l’année où Donald Trump venait à Davos. Un président américain dont le rapport aux femmes est pour le moins sulfureux. Pour Chetna Sinha, «Les commentaires de Trump sur les femmes ont permis de souder les femmes et de leur montrer que l’union est importante. Un an après son entrée en fonction, il y a sept femmes aux commandes du WEF et c’est un symbole extraordinaire de ce que nous pouvons faire».

Autre symbole: la composition de la dernière session phare du sommet, toujours très suivie année après année, baptisée Global Economic Outlook, qui a vu trois femmes débattre avec deux hommes. En plus de Christine Lagarde, incontournable, les organisateurs ont sollicité Carrie Lam, cheffe de l’exécutif de Hong-Kong, et Mary Callahan Erdoes, CEO de la division Asset & Wealth Management de JPMorgan Chase, pour analyser l’avenir de l’économie.

Cette année, le WEF aura donc actionné de nombreux leviers, surtout symboliques, pour donner davantage de place aux femmes dans l’économie. Mais difficile de savoir si cette tendance sera durable. «Avec son étude annuelle Gender Gap, le World Economic Forum a déjà montré que cette question est importante à ses yeux. Et pour moi qui me rends régulièrement au siège du WEF à Cologny (GE), je peux témoigner que de nombreuses femmes occupent des postes décisionnels», témoigne Phil Jennings, directeur de UNI Global Union, fédération internationale de syndicats.

Et d’ajouter que lui comme d’autres observateurs auront une attention toute particulière sur les prochains événements organisés par le WEF à travers le monde. Et c’est véritablement en janvier 2019 que les observateurs du monde entier verront si l’organisation fondée par Klaus Schwab persévère et continue d’inviter davantage de femmes sur les panels. En espérant que cet effort, s’il se prolonge, contaminera l’ensemble de l’économie mondiale, alimentant en retour le WEF en expertes.


Des quotas au WEF ?

La présence des femmes se manifeste aussi pour le WEF à travers les Global Shapers, ces jeunes acteurs de l’économie et de la vie publique choisis dans le monde entier pour incarner la relève. Au sein des 7400 Global Shapers, un conseil représentatif de 50 délégués a été choisi. «Et la moitié de ces 50 représentants sont des femmes», se félicite Karuna Rana, jeune Mauricienne qui a fondé une ONG de défense de l’environnement. «Il faut que ces Global Shapers portent la voix des jeunes femmes», assure-t-elle. Le cas de cette jeune femme est exemplaire. Car au-delà de la hausse lente de la représentation féminine à Davos, des disparités régionales subsistent. Si les Américaines et les Européennes sont relativement bien représentées, de vastes régions du monde et notamment les pays du Sud restent les mauvais élèves de la parité.

Faut-il dès lors envisager des quotas pour les délégations et participants au WEF? Pour l’heure, seuls les partenaires stratégiques du WEF sont tenus d’intégrer des femmes dans leurs délégation, à hauteur d’un cinquième des dirigeants présents. «Avec les Global Shapers, pour qui cette parité était importante, nous avons organisé un atelier avec Salesforce sur le thème des quotas. Aucun consensus ne s’est dégagé sur le besoin ou non d’en imposer, mais cette question devrait rester à l’esprit quand on sélectionne les participants», suggère Karuna Rana.

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