Comment mettre en place un budget genré

Les décideurs actuels sont de plus en plus sensibilisés au fait que les budgets sont des outils clés pour lutter contre les inégalités de genre. DR Ken Teegardin-www.SeniorLiving.Org
Les décideurs actuels sont de plus en plus sensibilisés au fait que les budgets sont des outils clés pour lutter contre les inégalités de genre. DR Ken Teegardin-www.SeniorLiving.Org

Un budget genré, ce n’est pas automatiquement «donner plus d’argent aux femmes», mais avant tout un outil utile pour analyser plus finement, dans chaque organisation, à qui bénéficie vraiment l’argent dépensé et s’il contribue bien à l’égalité femmes-hommes. Voici des règles pour développer cette solution dans votre propre organisation.

1-Disposer de bases de données

Un ‘budget genre’ a pour objectif de faire en sorte que le budget d’une organisation –le plus souvent une collectivité publique- bénéficie équitablement à différents publics en fonction de leur genre et contribue à plus d’égalité. L’outil, revendiqué par des mouvements féministes depuis les années 1980, a notamment pour fonction de rendre visible de manière fine à qui bénéficient les investissements réalisés par une collectivité ou une organisation. Le présupposé basé sur des années d’observation est évidemment qu’en l’état ces investissements ne bénéficient pas de manière égale aux hommes et aux femmes, mais qu’au contraire ils tendent souvent à renforcer les inégalités. En cela, le ‘budget genre’ ou budget ‘genré’ permet, in fine, aux décideurs de modifier leurs prochains choix en connaissance de cause et d’agir, si tel est leur choix, -ou lorsque la loi l’impose comme c’est le cas en France- sur ces inégalités. En France, la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre femmes et hommes oblige désormais les collectivités de plus de 20’000 habitants à présenter un rapport relatif à leurs actions en faveur de l’égalité avant le débat d’orientation budgétaire.

Reste que pour justifier sa mise en place, ces présupposés doivent être prouvés. A Genève, qui démarre en 2018 -de manière pionnière en Suisse- une démarche de budgétisation sensible au genre à l’échelon municipal, une première étude a été réalisée en 2016. «Nous avons mené en enquête en ligne, à laquelle 1600 personnes ont répondu, complétée avec des focus groupe, des acteurs clés de différents réseaux, des observations», explique Sandrine Salerno, conseillère administrative de la Ville de Genève et membre du PS. La démarche réalisée en partenariat avec le service des sports a été ciblée sur les pratiques sportives. Elle a été commandée par la Ville de Genève à l’équipe d’Yves Raibaud, maître de conférence à l’Université Bordeaux-Montaigne et spécialiste en géographie du genre.

Le résultat a démontré sans appel combien les pratiques sportives de la ville creusent les inégalités: «30 % des femmes ayant répondu à l’enquête disent avoir été témoins de propos ou de gestes sexistes, 26 % en avoir vécu. Cette proportion monte à 53 % chez les étudiantes. 43% des femmes ayant répondu à l’enquête pensent que le sport féminin bénéficie des mêmes avantages que le sport masculin. 35% des femmes ayant répondu à l’enquête préfèrent les pratiques sportives non-mixtes.» De plus, ajoute Sandrine Salerno «l’analyse de l’offre sportive des clubs de la ville, a montré que celle-ci bénéficie à 70% à des hommes». Ces derniers sont plus nombreux à être membres d’associations et clubs sportifs financés par la ville.

Disposer d’un constat de départ clair, et savoir exactement où se nichent les inégalités, est essentiel.

2- Convaincre l’exécutif du bien-fondé de la démarche

«Après une enquête, il y a une phase de plaidoyer», explique Cheikh Sadibou Sakho, socio-anthropologue à l’université de Saint-Louis (Sénégal), qui est intervenu dans des recherches et la mise en place de budget genré dans cette ville.

Parfois l’existence d’inégalités, même chiffrées et appuyées par des études, n’est pas suffisamment convaincante pour engendrer un réel changement. Différents arguments peuvent alors être mis en avant. «J’ai choisi d’expliquer le bénéfice économique d’une répartition genrée du budget auprès des autorités locales», explique le chercheur qui rappelle que l’argument économique fait très souvent mouche. Sandrine Salerno explique sa démarche par des convictions personnelles mais aussi et surtout par le fait que «les mentalités changent et les nouvelles générations ont d’autres attentes.»

3-Développer une politique en la matière

A Genève, la démarche de budgétisation sensible au genre débutera en 2018, et est le fruit d’une dizaine d’années de travail sur ce thème. «Pour arriver à l’objectif d’un budget genre, il faut avoir mis en place une politique du genre, une sensibilité aux discriminations hommes-femmes dans votre structure», explique Sandrine Salerno. «Si c’est juste du ‘top-down’ et que les gens ne comprennent pas le sens de cette action, ce sera plus long et compliqué. Il faut la participation des gens dans les services, notamment pour récolter les données».

A Genève –une administration communale de 4000 personnes-, un travail par étapes a été entamé depuis 2007. A l’époque, une première politique pour l’égalité hommes/femmes dans l’administration a été mise en place. «On a posé un cadre réglementaire, de sensibilisation aux bonnes pratiques et expliquant pourquoi on voulait ce changement», se souvient Sandrine Salerno. Après le travail interne, la place des femmes dans les politiques publiques a ensuite été interrogée. «Nous avons mené une sensibilisation et des discussions publiques sur la place des femmes dans le sport, le fait qu’être sportif de haut niveau ne signifiait pas la même expérience en tant qu’homme ou que femme. Un travail a été fait avec les associations, le service des sports, les bibliothèques….», explique la politicienne. Des actions qui ont pu préparer le terrain pour l’enquête menée en 2016. «Les gens étaient mûrs et curieux des résultats», précise Sandrine Salerno.

Le fait de proposer des politiques concrètes assorties de plans opérationnels détaillés sur les questions de genre est extrêmement important souligne Claudy Vouhé, experte en genre et co-fondatrice du réseau Genre en Action qui accompagne des collectivités dans la mise en place de budgets et politiques genrés. «Pour qu’un budget genré existe il doit s’appuyer sur des analyses sexo-spécifiques des besoins et des politiques sensibles au genre; Or, très souvent ces dernières ne partent de diagnostics «aveugles au genre» et ne sont pas accompagnées de plans et budgets opérationnels, se contentant de déclarations d’intention ou de simples discours», pointe la chercheuse.

4-Prévoir des équipes dédiées et les former

A Saint-Louis, au Sénégal, Cheikh Sadibou Sakho et des militants associatifs ont formé durant trois jours des élu-e-s, des membres de la «cellule genre» et l’équipe technique chargée du budget municipal. Un travail indispensable selon lui. «Il faut apprendre à désagréger les budgets, pour les lire autrement et voir exactement à qui ils bénéficient. La municipalité de Saint-Louis, par exemple, finance les pharmacies et postes de santé qui sont des lieux en réalité prioritairement utilisés par les femmes. Il faut mettre en lumière les produits et services qui y sont fournis.»

Cette désagrégation permettra de mieux prendre en compte les besoins spécifiques des femmes. Et de pouvoir éventuellement y répondre à travers d’autres choix budgétaires. «Le poste budgétaire intitulé pharmacie est très faible, et ne peut bénéficier de grandes augmentations en raison de la nomenclature même du budget qui est figé. Par contre un autre poste proche, par exemple hôpitaux, pourrait lui être mieux doté, et ainsi mieux répondre aux besoins des femmes», explique Cheikh Sadibou Sakho.

L’idée d’un budget genre n’est pas seulement de rendre visible à qui bénéficient les dotations. C’est aussi d’établir si celles-ci permettent de s’attaquer aux «racines» des inégalités pour les réduire de manière durable et de proposer des ré-orientations dans ce sens. Le budget genre peut se présenter comme un document annexe au budget « classique » ou au contraire y être lisiblement intégré. Libre ensuite à l’exécutif de maintenir un statu quo dans les dépenses, ou de réaffecter des dotations sur proposition de la cellule genre ou des équipes dédiées et formées sur le sujet.

Réaffecter des ressources reste un choix très politique et suppose souvent également de réfléchir… à la collecte de ces ressources, rappelle Claudy Vouhé

«On voit que les budgets genre, au niveau d’un pays, peuvent impliquer de réorienter plus d’argent sur l’éducation et la santé, ce qui s’est passé par exemple en Tanzanie. Cela signifie par exemple de réaffecter de l’argent dévolu aux dépenses militaires vers de l’éducation. Il faut aussi analyser les politiques fiscales, et donc les taxes et impôts qui constituent le budget. En Grande-Bretagne, le Womens Budget Group analyse les propositions du gouvernement en la matière». Car les taxes, comme les dépenses, ne sont pas neutres pour les femmes et impactent l’égalité des sexes…

5-Commencer par des postes pilotes avant de généraliser

A Genève, la réflexion sur les budgets et politiques du genre sera appliquée à deux espaces d’ici 2019. Le sport, au regard de ce qui a déjà été effectué en la matière, et un autre domaine, qui sera choisi et traité selon l’expertise et la méthodologie acquise jusque-là. «Il faut créer une méthodologie interne, puis une fois qu’elle est bien rôdée, l’appliquer à l’ensemble du budget», estime Sandrine Salerno. Cette méthode doit selon elle être «discutable», c’est le principe même de la démocratie, mais pas «critiquable» dans ses fondements théoriques, en raison de biais. D’où l’importance de prendre son temps et d’identifier les bons partenaires pour réaliser ses premières enquêtes de terrain.

A Genève, l’objectif est de disposer, pour l’année 2021, d’un budget lisible avec une approche genrée pour tous les secteurs. Soit 14 ans après les premières politiques menées en ce sens.

6-Se mettre en lien avec les acteurs impliqués

Groupes de recherches, collectivités, ONG: de nombreux acteurs pratiquent les budgets genres ou s’y intéressent. Genève échange notamment avec les villes de Vienne et Bordeaux en la matière. L’Espagne, la Belgique, la France et le Canada sont assez actifs dans le domaine en Europe. En Afrique, l’Afrique du Sud post-apartheid a fait figure de précurseur, mais de nombreux pays sont désormais engagés dans cette démarche. Parfois, ce sont les gouvernements qui prennent l’exercice en main, mais souvent, c’est la société civile «des femmes» qui les pousse dans la démarche.

7-Assurer le suivi

«Une cellule de suivi est indispensable. On ne transforme pas des pratiques du jour au lendemain. Il faut une équipe qui suive les transformations pour qu’elles deviennent justement des pratiques répandues», note Cheikh Sadibou Sakho, qui estime par ailleurs que les budgets genre auraient tout à fait leur place dans les entreprises, «qui sont des lieux où les discriminations hommes-femmes sont particulièrement marquées». A noter, précise Claudy Vouhé, qu’il est essentiel que ces cellules de suivi ou comités de pilotage intègrent… des femmes.

 

 

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