Comment devenir… productrice?

Mary Pickford (à gauche), actrice et cofondatrice des studios United Artists et de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences. DR

Après les astrophysiciennes et les politiciennes, Femmes leaders a rencontré des productrices de cinéma, de documentaires TV, de spectacles. L’enjeu est de taille : après l’affaire Weinstein, peuvent-elles davantage compter sur elles-mêmes en s’imposant dans la production culturelle? Nos interlocutrices livrent leurs expériences et points de vue.

«Penser grand, avoir de l’ambition, doit devenir davantage un réflexe féminin»

Pauline Gygax, productrice de Ma vie de Courgette, œuvre helvético-française qui a obtenu les César du meilleur film d’animation et de la meilleure adaptation en 2017.

Femmesleaders.ch : Pourquoi avez-vous décidé de devenir productrice?

Pauline Gygax : Comme pour beaucoup d’entre nous, le métier de productrice s’est imposé par un hasard de rencontres et de circonstances.  Le cinéma a toujours eu une grande place dans ma vie. J’ai étudié la photographie, et me suis posé la question d’une carrière d’artiste. Peu à peu, je me suis rendu compte que j’étais beaucoup plus heureuse et performante dans l’accompagnement artistique et financier des créateurs/trices que dans la production d’un travail personnel. Cela m’a amenée à diriger un temps Le Centre de la Photographie de Genève, un fort souvenir artistique et intellectuel. Puis le cinéma a recroisé mon chemin et la production de films s’est avérée en parfaite logique et continuité de mon travail curatorial. J’ai ainsi ouvert ma première société de production, Rita productions, en 2003 avec Max Karli, mon associé.

Etait-ce facile en tant que femme de s’imposer dans ce métier?

La situation diffère selon les pays, mais je considère qu’en Suisse la difficulté ne réside pas dans le fait d’exercer ce métier en tant que femme. Evidemment, comme dans tous les milieux, on a ponctuellement affaire à la petite misogynie du quotidien, mais pas plus qu’ailleurs. Les enjeux sont plus souterrains et pernicieux. Il s’agit de déconstruire les schémas mentaux qui font que les femmes ne s’autorisent pas encore suffisamment à « think big », elles envisagent encore trop souvent des films modestes, en terme de dispositif et d’économie. Elles ont encore de la difficulté à se penser cinéastes, se rêvent encore trop rarement techniciennes, en dehors des champs réservés qui sont ceux des costumes, de la coiffure-maquillage, de la décoration, des scriptes, …

De la même manière qu’il y a 20 ans, une jeune femme se projetait bien plus facilement infirmière que chirurgienne, ou secrétaire de direction que pdg. Même si bien sûr cela a beaucoup changé, et j’en suis la première heureuse.

L’ambition demeure une valeur encore attribuée trop naturellement aux hommes. Les hommes et les femmes de notre industrie, sensibles à ces questions ont donc une responsabilité, un devoir de vigilance.

Que préconisez-vous pour donner un coup de pouce à des carrières féminines de productrices ?

Faire émerger et entendre une minorité n’est pas un réflexe naturel, c’est pourquoi il est fondamental d’accompagner ces prises de conscience par des outils, qui peuvent être notamment des quotas dans les instances décisionnaires qui sont les vrais lieux de pouvoir. Exprimer aussi les chiffres, seules valeurs tangibles de la réalité de notre industrie, les mettre en perspective, et analyser pourquoi si peu de femmes cinéastes se retrouvent sur le marché ou dans les festivals, alors qu’elles sont aujourd’hui souvent en majorité dans les écoles de cinéma. Etre aussi vigilants sur l’équilibre de la représentation homme /femme sur les plateaux de tournage, questionner les scénarios renvoyant à une représentation passéiste et misogyne du monde, en questionnant la caractérisation des personnages, la balance entre personnages féminins et masculins, les interactions entre eux, etc. Cela concerne également tout type de minorité. Le cinéma, comme tout art, reflète le monde dans lequel il se crée, il participe donc à la lecture de celui-ci. Etant l’un des arts les plus accessibles et populaires, il engendre de fait une forte caisse de résonnance.

Est-il souhaitable selon vous d’avoir plus de femmes productrices, est-ce un enseignement à tirer de l’affaire Weinstein?

Oui c’est important. Même dans le champ de la culture, les stéréotypes sexistes perdurent, dans les enjeux de représentation comme dans les structures, ne laissant que peu de place aux femmes, même si en Suisse la situation est bien plus réjouissante que dans d’autres pays. Incarner des femmes de pouvoir dans une industrie telle que la nôtre participe au changement de paradigme.

​L’industrie du cinéma est un tel vecteur de communication que l’enjeu aujourd’hui, tant pour les hommes que pour les femmes, est de déconstruire les stéréotypes de genre, d’éduquer l’œil à l’identification des représentations sexistes, de lutter contre les discriminations et de mettre en lumière les réalisatrices et les techniciennes ainsi que leur travail.

Nous représentons 50% des habitants de cette planète, il n’y a aucune raison rationnelle de tenter encore et encore de nous contrôler, de nous cacher ou de nous sous-estimer. Nous sommes d’ailleurs encore trop souvent notre pire ennemi dans cette histoire. L’affaire Weinstein est une affaire liée aux enjeux de l’égalité, elle est surtout le symbole d’un système qui s’effrite, lentement mais sûrement, de décennies de domination sur toutes les minorités par le fait d’ «hommes blancs de plus de 50 ans». La puissante vague de libération de la parole issue de cette affaire illustre simplement que le monde a changé et qu’il est temps que toute forme de domination d’un groupe sur un autre disparaisse peu à peu. C’est certes un immense chantier, mais je crois que nous sommes nombreux et nombreuses à travers le monde à y être prêts.

«Il faut plus de femmes productrices pour équilibrer le pouvoir»

Yasmine Abdelaziz.

Yasmine Abdelaziz.

Yasmine Abdelaziz, 44 ans, productrice indépendante à Genève depuis 2014, a produit une collection de courts métrages d’animation sur l’art et l’identité suisses, avec le réalisateur Jacob Berger. Mais aussi plusieurs documentaires pour la RTS, dont un sur la violence domestique, et un sur la création de l’Etat d’Israël.

Femmesleaders.ch : Qu’est-ce qui vous a attirée dans le métier de productrice ?

Yasmine Abdelaziz : C’est cet attrait d’exercer un leadership qui m’a poussée vers ce métier. C’est un job où il faut être solide, engagée, avoir de l’énergie de l’enthousiasme. Je ne pouvais pas exprimer ces qualités dans une bureaucratie.

Y avez-vous rencontré des difficultés particulières en tant que femmes ?

Etre producteur est un métier très difficile, un métier de pouvoir, qui n’est pas encadré. Chacun y va d’une certaine façon avec sa propre éthique. Il est souhaitable qu’il y ait plus de femmes productrices pour qu’il y ait plus de diversité, pour équilibrer la répartition du pouvoir. Il est regrettable que les femmes doivent travailler plus pour devenir productrices, qu’il faille faire plus d’efforts pour être établie, respectée. Ce sont des métiers où on a tendance à penser que les femmes sont plutôt des actrices, de jolies filles à mettre à l’image ou des scriptes. On les imagine peu dans les positions de décision. On s’attend moins à ce qu’une femme soit arrivée là. En Suisse, il y a beaucoup de femmes productrices. Ruth Waldburger, la Zurichoise, productrice historique de Jean-Luc Godard. Il y a Pauline Gygax qui a produit Ma vie de Courgette, Joëlle Bertossa qui a une très belle filmographie, il y en a de plus en plus et c’est réjouissant. Mais c’est assez nouveau, cela a longtemps été une chasse gardée des hommes.

Après l’affaire Weinstein, plus de femmes chercheront-elles à relever ce défi ?

Il faut garder en tête que l’affaire Weinstein est avant tout une affaire de pouvoir avant d’être une affaire d’hommes et de femmes. Le producteur, homme ou femme, c’est le decision maker. Il est seul à détenir ce pouvoir, n’a pas beaucoup de contre-pouvoirs, les abus sont faciles. Pas inévitables, mais il peut y en avoir beaucoup. Que les hommes abusent de ces positions pour obtenir des faveurs sexuelles n’est plus à démontrer. Les femmes vont probablement moins exploiter ces positions pour obtenir des faveurs sexuelles. Mais elles peuvent en abuser pour avoir d’autres faveurs en échange, ce n’est pas impossible. Les productrices sont des femmes de pouvoir, elles détiennent l’argent de la même manière que les hommes, ce sont elles qui engagent, ou n’engagent pas. Des réalisateurs ont énormément souffert de leurs productrices, qui les harcelaient non pas sexuellement, mais artistiquement, faisaient des campagnes de dénigrement sur leur travail parce que le réalisateur n’était pas d’accord d’engager telle ou telle actrice. Il s’agit donc avant tout de répartir le pouvoir, sans pour autant prétendre qu’un des deux genres soit irréprochable.

«On le devient souvent parce qu’il n’y a pas d’autre solution»

 

Larissa Rosanoff (Crédit: Oxana Besenta)

Larissa Rosanoff, soprano lyrique, productrice, cofondatrice en février 2017 de l’association Grain de Scène à Genève, qui produit des spectacles.

Femmesleaders.ch : Comment vous êtes-vous lancée en tant que productrice ?

Larissa Rosanoff :  J’avais monté avec un collègue un récital de compositeurs russes inconnus pour le cercle Richard Wagner, qui a eu un succès inattendu. Nous avons voulu faire tourner ce spectacle, appelé « Transsibirskaia ». C’est là qu’est venu le besoin d’avoir un producteur. Très vite, un autre spectacle décalé autour de Don Juan a également eu du succès. Il fallait se reposer sur une structure. Or il est très difficile, quand on arrive avec un spectacle, de trouver de bons producteurs. Personne ne connaît le produit mieux que les artistes. On ne rencontre pas toujours des personnes qui connaissent bien le produit et qui sont motivés. En revanche, ils coûtent très cher, dépensent parfois beaucoup d’argent pour des résultats qui ne sont pas à la hauteur des espérances. On a vu des producteurs qui avaient énormément de moyens et qui ne remplissaient pas les salles. Leur motivation n’est pas la même de vendre votre spectacle comme vous le feriez vous-même.

Vous avez donc décidé de vous passer de producteurs et de le devenir vous-même ?

Oui. J’ai en effet un diplôme HEC et un Master du Conservatoire. Mes compétences de gestion issues de mes études HEC se sont ajoutées à ma formation musicale. Mes deux associés sont hauts diplômés et nous sommes très complémentaires. Nous avons donc préféré nous passer d’intermédiaires coûteux et parfois inefficaces. On a donc créé Grain de Scène pour produire nos spectacles. Le projet est donc né d’une nécessité pour mettre une structure autour de « Transsibirskaia », qui continue à tourner en Suisse et en France depuis 4 ans. Pour ma part je n’ai jamais eu le projet ou l’ambition de devenir productrice, c’était une question de compétences et de nécessité. C’est la vie concrète qui m’y a conduit et aussi le constat que à nous trois, nous avions plus de compétences que les producteurs établis. Nous réussissons à monter pour 100’000 francs un spectacle qui vaudrait 200’000 francs si un externe le faisait. Nous employons des jeunes en réinsertion qui s’occupent des costumes, le projet revêt donc aussi une dimension un peu sociale. La créativité naît des contraintes. C’est aussi la volonté de ne pas attendre qu’une opportunité nous «tombe dessus » mais être soi-même à l’origine de ces opportunités.

Une fois productrices, les femmes ont-elles les mêmes facilités à faire ce travail?

Non. Nous le faisons dans des conditions plus dures. Je dois gérer plusieurs carrières en parallèle. Ma carrière artistique (le chant), en plus de la gestion de nombreux aspects autour des spectacles. La rémunération dans les carrières artistiques est déjà bien en-deçà des autres métiers en comparaison à la valeur produite. La production, pour une femme artiste qui s’y lance, est très rarement une affaire de gros sous. Mais il est évident qu’il faut plus de femmes productrices. Cela apporte un autre regard, d’autres façons de voir. Très peu de femmes sont metteurs en scène. Il y en a encore moins qui sont cheffes d’orchestre. C’est un monde encore très masculin, l’opéra, le théâtre et le cinéma, un monde très lié au pouvoir. Je suis persuadée que s’il y avait plus de femmes dans ces métiers, cela apporterait de la variété dans les productions – un regard différent sur le monde, une autre perspective dans l’opéra, moins dominante, davantage inscrite dans le partage et multidimensionnelle.

Comment expliquez-vous le très faible nombre de femmes productrice, metteur en scène ou chef d’orchestre à l’opéra?

Il y a tout d’abord une question historique. Ces métiers (chef, compositrice, metteur en scène, productrice) étant interdits aux femmes pendant des siècles.  On ne se rappelle plus aujourd’hui que les castrats à l’opéra ont été « fabriqués » afin de contourner l’interdiction faite aux femmes de chanter dans les églises (et même à l’opéra à Rome). En 10 ans de métier dans la musique, je n’ai croisé que 3 femmes chefs d’orchestre !

Puis c’est une question politique, au XX siècle les maisons d’opéra sont dirigées par des hommes, qui n’engagent tout simplement pas les femmes pour ces postes. Impossible pour elles d’obtenir un contrat. C’est pareil pour les musiciennes dans l’orchestre : si on regarde la Philarmonie de Berlin dirigée par Karajan, il n’y a que 1 ou 2 femmes, pour 80 musiciens hommes ! Jusqu’à ce que les auditions à l’aveugle (derrière un rideau) ne soient introduites, point de femmes musiciennes dans les orchestres, encore moins de femme chefs, metteurs en scène ou productrices, ou « pire » directrices d’opéra. Ce sont des métiers à forte concurrence aussi, donc aucune volonté de la part des hommes d’accroître encore la concurrence dans ce secteur, « chasse gardée » en quelque sorte. Donc à moins de monter son propre orchestre, aucune chance d’accéder à ces métiers jusqu’à récemment (et même encore aujourd’hui). Or pour monter son orchestre ou sa boite de production, il faut des financements – qui sont là encore accordés par les politiques ou institutions financières dirigés par des hommes, peu enclins à faire confiance aux femmes. Les femmes chefs que j’ai eues la chance de rencontrer ont toutes dû créer leur propre structure ou projets!

Il y a aussi une question d’image – ces métiers véhiculent une image d’autorité, de force de caractère, de physique, de charisme – qualités qu’on attribue rarement aux femmes ou peut-être que les femmes elles-mêmes ne s’y projetaient pas, à cause de « l’image » de ces métiers.

Les femmes seraient donc réticentes à assumer le leadership qu’implique un métier comme productrice?

Il y a longtemps une autocensure chez les femmes par manque de confiance, de modèles aussi. Les contraintes de la vie familiale – ces métiers étant très exigeants dûs aux nombreux déplacements nécessaires et horaires de travail 7/7. ll y a aussi peut être une question de formation ou compétences qui peut faire peur à certaines femmes. Venant de la finance (j’ai été analyste de hedge funds), plus grand chose ne me fait peur, je dois dire. J’ai la conviction d’avoir beaucoup de compétences dans les bagages et que ce qu’on ne connait pas, on peut l’apprendre.

Moi je suis devenue productrice car il n’y avait pas d’autre solution ou parce que les autres n’avaient pas les compétences que je souhaitais. Les femmes ne font pas naturellement le choix du leadership; assumer le pouvoir n’est pas leur souhait en tant que tel. Elles ont des idées, et l’envie que les choses bougent, et donc elles prennent les choses en mains car sinon, rien ne se passe, ou le résultat est bien au-dessous de ce qu’elles voudraient.


Dans cette série « Comment devenir… », FemmesLeaders.ch veut inspirer les femmes à partager à égalité les responsabilités dans la société avec les hommes en occupant les positions qui comptent et d’où elles peuvent prendre en mains leur propre destinée, comme productrice de cinéma, juge d’instruction, politicienne, sommité en science, ou encore capital-risqueuse. Nous incitons nos lectrices à s’imaginer dans ces métiers très masculins qui déterminent les valeurs et les enjeux de pouvoir dans la société, et dans lesquels elles peuvent exercer leur influence et redéfinir les critères afin qu’ils leur correspondent mieux.

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