Comment devenir… astrophysicienne?

Femme astrophysicienne: un métier qui fait rêver. ©Stefan Seip/Novapix/Leemage

Etre femme astronome, c’est avoir le niveau d’excellence d’une sursélectionnée, avec en prime un style innovant: plus de communication, plus de vulgarisation scientifique, plus de flexibilité requise face aux critères historiquement masculins associés au poste de professeur.

Yaël Nazé.

«Qui a découvert un nombre exceptionnel de comètes et d’astéroïdes? Une femme. Qui a permis de comprendre comment est organisée la populations des étoiles? Une femme. Qui a découvert la loi permettant d’arpenter l’univers, a trouvé des phares dans l’espace, a compris comment se forment les étoiles et a bouleversé notre vision de l’univers? Encore et toujours… une femme! Pourtant, quand on doit citer un astronome “historique” au hasard, on pense le plus souvent à des hommes: Ptolémée, Galilée, Copernic, ou plus près de nous, par exemple, Hubble.» C’est en substance ce qu’écrit l’astrophysicienne belge Yaël Nazé dans son livre L’astronomie au féminin, résolue à faire connaître l’apport des femmes dans l’astronomie. Elle enseigne aujourd’hui à l’Université de Liège et se spécialise dans les étoiles massives, celles qui ont plusieurs dizaines de fois la masse du soleil.

Aujourd’hui, très rares sont les astrophysiciennes dans le monde. A l’Union astronomique internationale on recense 130 astrophysicien(ne)s pour la Suisse, dont 122 hommes et 16 femmes, soit 11% d’effectif féminin. Genève compte Sylvia Ekström, astrophysicienne à l’observatoire de l’Université. Quelques rares chercheuses en astrophysique, sciences spatiales ou géophysique se trouvent à l’Université de Berne et de Zurich. En France, on trouve 25% d’astrophysiciennes, en Belgique 18% (soit la moyenne européenne), en Allemagne très peu (12%), en Italie 26% et le champion en termes de femmes astronomes est l’Argentine, avec une part record de 38%.

9 ans d’études

Dr Sylvia Ekström.

Pour se lancer dans l’astrophysique, «il faut avoir fait les maths fortes au collège, ensuite un Bachelor en physique, puis un Master en physique», explique Sylvia Ekström, collaboratrice scientifique à l’Observatoire de Genève. En 2018, le Département d’astronomie de l’Université de Genève lance un nouveau master en physique, option astrophysique. «Mais la règle a été jusqu’ici d’obtenir un master de physicien puis, pour devenir astrophysicien, de faire un doctorat, poursuit Sylvia Ekström. L’astrophysique, c’est un métier de recherche, et il faut prouver qu’on en est capable avec le doctorat».

Alternativement, il faut obtenir un diplôme d’ingénieur, également suivi d’un doctorat spécialisé en astrophysique. Au-delà du nouveau Master à Genève, il devient possible de se spécialiser en astrophysique dès le diplôme dans d’autres universités. Des diplômes de deuxième cycle encore plus axés sur l’astrophysique commencent à voir le jour. La Belgique propose désormais un Master en Sciences Spatiales , qui se veut très poussé. «Nous avons un master en astrophysique qui est unique, à Liège, explique Yaël Nazé. Les étudiants peuvent donc être diplômés en astrophysique dès le 2ème cycle, alors qu’auparavant, ce n’était possible qu’au 3ème cycle». L’Observatoire de Paris offre un Master en Sciences de l’Univers et Techniques Spatiales. Toulouse propose aussi un Master en Astrophysique, Sciences de l’Espace et Planétologie.

Pour Kathrin Altwegg, astrophysicienne, professeure associée au département de recherche spatiale et de planétologie, et directrice du Center for Space and Habitability (CSH) à l’université de Berne, il faut réunir des conditions très spéciales pour qu’une femme devienne une pointure en sciences. Elle a ainsi partagé récemment ses impressions avec trois femmes physiciennes lors d’une conférence. Toutes ont eu la même expérience : à un moment de leur vie d’étudiantes, des professeurs leur ont expliqué qu’elles ne seraient jamais aussi bonnes professeures que leurs pairs masculins, et qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’elles enseignent un jour la science. «En partageant cela, nous avons eu une sorte de moment #MeToo en science», a-t-elle résumé. «Nombre de femmes en physique ont dû résister à des feedbacks décourageants». Kathrin Altwegg a la tête dure, heureusement. «Il faut être combative par nature», estime-t-elle.

Kathrin Altwegg.

Et avoir des mentors qui croient en nous aussi: à deux ou trois reprises, dans sa carrière, elle a été soutenue fermement par des professeurs, femmes et hommes, qui ont cru en elle face à d’autres, plus sceptiques. Aujourd’hui, elle est désormais reconnue pour sa mission dans le projet de la sonde spatiale Rosetta et pour son engagement pour les jeunes. Aux étudiantes, elle conseille d’éviter de faire son bachelor de physique à l’école polytechnique fédérale. «Il peut être dur pour une fille de commencer ses études de physique à l’ETH, explique-t-elle, car il y a si peu de filles, et 300 étudiants en première année. Le cursus est surtout axé sur les maths, avec très peu de physique. Mieux vaut faire son bachelor dans une université. J’ai fait le mien à l’Uni de Bâle, nous étions moins nombreux en physique et les professeurs nous connaissaient dès le début.» L’Uni donne plus de temps pour s’adapter après le gymnase (collège). Par la suite, «faire son Master de physique à l’ETH fait davantage de sens lorsqu’on sait qu’on veut poursuivre cette voie», estime-t-elle.

Etre physicienne ou astrophysicienne requiert souvent des soutiens très forts, dès l’enfance. Yaël Nazé estime que «les parents et les enseignants ont moins tendance à pousser les filles vers les domaines mathématiques et scientifiques, et poussent davantage les garçons, surtout les mères et les enseignantes étonamment, qui ont aussi leur part de responsabilité». Elle-même a bénéficié d’un environnement familial porteur, avec une mère qui enseignait les mathématiques et un père opticien. Rien ne s’est opposé à ses choix naturels, et les rôles étaient relativement indifférenciés à la maison. «Je bricolais avec papa et je faisais à manger avec ma grand-mère». En 3ème primaire, elle est la seule fille dans sa classe, par un concours de circonstances. Elle joue au foot avec ses camarades et il s’est trouvé qu’elle n’a «jamais ressenti que certaines choses étaient réservées aux hommes plutôt qu’aux femmes». Vers 10 ans, elle décide qu’elle fera astronomie. Ses parents n’y connaissent rien mais l’encouragent et lui font visiter des observatoires. Elle fait des études d’ingénieur, «où il y avait 10% de filles», puis un mémoire d’ingénieure au centre spatial de Liège, seule voie alors ouverte pour accéder à un doctorat en astrophysique, se fait dispenser de la maîtrise (DEA) et achève son Phd.

Kathrin Altwegg vient aussi d’une famille de scientifiques, où il était naturel de s’orienter vers la physique. «J’ai toujours aimé les sciences exactes où l’on peut prédire quelque chose. J’aimais aussi la chimie. Mes deux parents étaient médecins, et j’avais des chimistes et des mathématiciens dans la famille. Personne ne m’a dit que c’était bizarre d’étudier la physique. Ma mère travaillait, elle était l’égale de mon père, et ma sœur est médecin. Pour elle et moi, il était naturel d’étudier les sciences». Elle souligne aussi l’importance d’être soutenue tôt dans la vie, ce qui a été son cas. Elle avait de bonnes notes en physique et mathématiques, mais pas les meilleures notes. Son ambition n’a jamais été d’être professeure: elle voulait faire des choses utiles pour l’humanité. Si elle est allée jusqu’au doctorat, c’est parce qu’elle «adorait faire de la recherche».

Pour l’astrophysicienne d’origine allemande Caroline Dorn, maître assistante à l’Université de Zurich, «il est très difficile d’accéder au poste de professeure». Yaël Nazé le confirme. Elle note qu’au niveau master et doctorat, hommes et femmes sont représentés pour moitié-moitié. Au niveau post-doctoral, on ne trouve plus que 30% de femmes. «Puis aux postes de professeurs, les femmes ne sont plus que 20%». Genève compte une seule professeure d’astronomie, Corinne Charbonnel.

Dr Caroline Dorn.

Pour Caroline Dorn aussi, ses parents étaient des scientifiques: tous deux ont étudié la chimie. Chez elle, la passion est venue tôt également. Elle commence à étudier la physique à Leipzig (Allemagne), et s’intéresse aux propriétés physiques de la planète, ce qui l’oriente vers des études de géophysique. «Nous étions 18 étudiants, dont trois filles, et au final, seules les trois filles ont poursuivi le programme», se rappelle-t-elle. A ce stade, elle ne se vit pas comme minoritaire dans un monde d’hommes, même si la très forte majorité de ses professeurs est masculine. Puis elle fait son doctorat à l’ETH de Zurich, et le termine à Lausanne. De par ses connaissances des couches terrestres, qui ne s’orientent pas sur l’astrophysique traditionnelle (observation de galaxies) mais plutôt sur les caractéristiques géophysiques d’une planète, elle est ensuite engagée à Berne dans un projet destiné à étudier les exoplanètes (planètes extérieures à notre système solaire). Là, elle constate qu’une seule femme est professeure et que les voies et critères pour accéder au professorat sont rigides et correspondent à une seule manière de devenir professeur, qui avantage les profils masculins.

10 à 15 ans de nomadisme scientifique

Si Caroline Dorn s’est fait un nom, c’est parce que la science des exoplanètes était encore embryonnaire depuis qu’en 1995 une première planète a été détectée dans un autre système solaire. Mais alors que les observations augmentent et que cette science connaît un boom, Caroline Dorn, qui s’y est entre-temps spécialisée, devient reconnue parmi les rares experts de la première heure. Sauf qu’elle ne sait pas si elle deviendra un jour professeure. «Il y a très peu de femmes professeures et la probabilité de décrocher un tel poste est faible, estime-t-elle. Il faut être très flexible et prêt à vivre dans différentes villes. Des contraintes familiales ou parentales rendent ce parcours difficile».

Pour Caroline Dorn, les postes de professeur sont taillés pour des profils masculins et doivent être adaptés à leur temps et correspondre mieux aux contraintes du monde d’aujourd’hui, en particulier pour les femmes. «Trop de personnes dans les métiers de la science n’ont pas de poste permanent à 35 ou 40 ans», regrette-t-elle. «Or ces nomades scientifiques n’ont pas le temps de s’ancrer dans leur lieu de vie, de voter en tant que citoyens, de s’engager dans leur communauté, de faire bénéficier de leurs idées et connaissances le débat public, et c’est la société qui perd l’apport des scientifiques».

Pour Sylvia Ekström, des hommes aussi souffrent du nomadisme scientifique. Pour les femmes, dit-elle, la vraie grosse difficulté, «c’est soi-même face aux études. Ce n’est pas les autres qui vous empêchent d’en faire. C’est la nécessité de garder la motivation même si vous devez faire du nomadisme scientifique. Pour une femme qui doit aller à un poste étranger, il sera difficile de convaincre son conjoint de la suivre, s’il a déjà un poste qui gagne mieux ici. Elle se retrouve donc seule à l’étranger, cela fait des séparations. Ce genre de situations, on ne les tient pas très longtemps». Actuellement, résume la Genevoise, «si vous ne faites pas 10 à 15 ans de nomadisme scientifique, vous n’avez pas de poste fixe. C’est là qu’on perd les filles».

Une manière différente d’occuper les postes d’astrophysiciennes au féminin, c’est la communication. Aussi bien Yaël Nazé que Caroline Dorn ont à cœur de communiquer, de vulgariser et de disséminer la connaissance scientifique auprès du public, une conception très peu répandue dans les cercles académiques traditionnels. «Si plus de femmes scientifiques étaient confirmées dans leurs postes, elles apporteraient beaucoup plus à la société, à travers leurs enfants et leurs communautés locales», estime Caroline Dorn.

Par ailleurs, pour l’Allemande, le rôle d’un(e) scientifique devrait être plus bénéfique à la société qu’il ne l’est actuellement. Publier des travaux scientifiques pointus tout en restant dans sa tour d’ivoire, préférer la recherche à l’enseignement – qui est moins valorisé – , ne profite pas vraiment à l’ensemble de la société. «Il faudrait communiquer davantage sur le sens des travaux que nous menons, cela ne doit pas être juste de la science pour de la science. Nous sommes payés par les contribuables et donc par la société et c’est pour eux qu’on travaille. Aussi, l’enseignement et la diffusion de savoir, de valeurs, de connaissances devraient être davantage valorisés. Au lieu de cela, en tant que scientifiques nous sommes encouragés à prendre moins de responsabilités et à nous occuper strictement de notre parcours professionnel ».

Interagir en dehors des cercles scientifiques est aussi ce qu’aime faire Yaël Nazdé. Cette star de l’astrophysique qui trouve encore le temps d’être une conférencière et écrivain a mené nombre d’interventions médiatiques sur son livre L’astronomie au féminin (publié en 2006 et réédité en 2014), où elle retrace l’histoire des femmes dans la science depuis Edmée Chandon, première Française à être nommée astronomie en 1912, dont une conférence à Rennes à visionner ici:


«Comment devenir…»

Dans cette série «Comment devenir…», Femmes leaders veut inspirer les femmes à partager à égalité les responsabilités dans la société avec les hommes en occupant les positions qui comptent et d’où elles peuvent prendre en mains leur propre destinée, comme productrice de cinéma, juge d’instruction, politicienne, sommité en science, ou encore capital-risqueuse. Nous les incitons à s’imaginer dans ces métiers traditionnellement très masculins qui déterminent les valeurs et les enjeux de pouvoir dans la société, et dans lesquels elles peuvent exercer leur influence et redéfinir les critères afin qu’ils leur correspondent mieux.

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