Ariane de Rothschild: «Je suis totalement pro-quota!»

La CEO du groupe Edmond de Rothschild depuis 2015 est une figure atypique et audacieuse dans le paysage bancaire genevois. Pour elle, le féminisme ne se discute pas, il s’exerce.

Ariane de Rothschild ne s’embarrasse pas d’euphémismes quand il s’agit de parler de la place des femmes dans l’économie. Le verbe est affirmé, les actes le sont aussi. La CEO du groupe Edmond de Rothschild depuis 2015 a par exemple modifié la composition du comité exécutif, auparavant 100% masculin et qui compte désormais 60% d’hommes et 40 % de femmes. Des postes cruciaux ont ainsi été confiés à des femmes, comme la direction financière (CFO) ou la direction des opérations (COO). Le groupe compte également une cheffe économiste, une fonction traditionnellement masculine. 

Ariane de Rothschild incarne également une certaine modernité. Née au Salvador, elle a vécu en Amérique Latine et en Afrique, avant de prendre le chemin des Etats-Unis, où elle poursuivra ses études et travaillera pour de grandes banques internationales. Celle qui est aussi mère de quatre filles, attache une grande importance à l’exemplarité et aux actions concrètes pour soutenir la progression de la carrière des femmes, qu’il s’agisse des quotas ou du mentoring. Entretien. 

Etes-vous pour ou contre les quotas ? Et pour quelles raisons?

Je suis totalement pro-quota ! Vous savez, j’ai fait mes études aux Etats-Unis, en pleine mouvance «affirmative action», et pour moi cela fonctionne. On pourrait même dire que je suis un pur produit d’affirmative action : malgré mes compétences dans la finance, si mon mari Benjamin n’avait pas lui-même décidé de me nommer à la direction du groupe, je n’aurais jamais été invitée à le faire car je n’avais pas la culture européenne, ni celle de banque privée. C’est un vrai privilège que j’ai eu, mais au bout du compte nous sommes tous jugés sur nos résultats. 

Que pensez-vous des arguments des opposants aux quotas ? 

Le quota est parfois vu de façon négative car selon certains il dévaloriserait les femmes. J’entends cette critique, mais je ne suis pas de cet avis. Pour moi il n’y a pas de débat à avoir, il faut juger les personnes sur leurs résultats. Les gens pensent parfois que le quota est une fin en soi alors que ce n’est qu’un début ! C’est une étape nécessaire mais pas suffisante car après il faut assumer les responsabilités de la fonction. Et bien sûr, il ne faut pas se leurrer : il y a souvent une période difficile quand une femme vient juste d’être nommée, ce n’est pas forcément bienveillant au départ…. Je l’ai vécu. 

Parmi vos objectifs 2020, on trouve l’augmentation progressivement du pourcentage de femmes dans le senior management, qui était de 24% en 2014. Où en est-on aujourd’hui ? 

Je regarde régulièrement les chiffres du groupe sur la parité et nous avons encore des progrès à faire. En moyenne, les effectifs globaux sont à presque à 50/50. Le top management est quasiment à la parité. Dans le middle et le senior management, nous essayons de faire progresser les femmes avec un fort potentiel, mais nous ne sommes qu’à 30% environ. Il faut aussi être proactif vis-à-vis des ressources humaines et des chasseurs de tête, à qui je dis clairement que je veux recevoir des profils de femmes et qu’il n’est pas acceptable de recevoir 10 CV exclusivement masculins !

Vous avez déclaré dans une interview que la question de la diversité au sein des cercles dirigeants dépasse largement le féminisme. 

Bien sûr, je ne fais pas cela par féminisme idéologique ou personnel, mais parce que je suis convaincue que la promotion des femmes est bénéfique pour l’économie et les entreprises. L’économie et l’industrie bancaire sont en train de changer en profondeur. Dans un monde plus instable et volatil, la diversité est beaucoup plus enrichissante et permet de mieux gérer ces transformations. Dans les directions, la parité entre les hommes et les femmes assure aussi un meilleur équilibre des pensées et des décisions. C’est la somme des deux qui est vraiment intéressante.

La Suisse vous semble-t-elle en retard dans le domaine de la parité? 

Il est vrai que la Suisse  a encore une image conservatrice. Mais les choses commencent à bouger. Amener le changement est toujours quelque chose de très difficile, d’où l’importance de mettre en place des mécanismes incitatifs comme les quotas, pour accélérer le changement. 

Vous-même en tant que femme, pourquoi attachez-vous de l’importance à ces questions ? 

Pour moi c’est important de donner l’exemple. Vous savez, j’ai fait le choix de travailler, c’est ma liberté de travailler et d’assumer les responsabilités qui incombent à ma fonction. Pour moi, c’est aussi un choix moral, une manière de rendre une partie de ce que j’ai reçu car je me considère extrêmement privilégiée. Dans mon management, je pousse beaucoup les femmes à prendre des postes plus élevés, j’essaie de les challenger.  Nous allons au-devant de grandes transformations qui demandent des compétences émotionnelles. Je regarde beaucoup les aptitudes et les motivations des femmes, leur capacité d’adaptation. Autant de compétences dont la banque privée a besoin aujourd’hui et qui sont encore sous-utilisées par rapport aux « hard skills ». 

Inspiration