Anita Rion «prône une gouvernance basée sur des relations de coopération»

Anita Rion: "Les quotas peuvent-ils être un accélérateur ? Oui, je le pense". DR.

Parce que plus d’égalité hommes-femmes c’est aussi plus de femmes dans les instances représentatives et dirigeantes, Femmes Leaders by Bilan vous propose chaque mois une rencontre avec une femme membre d’un conseil d’administration. De quoi inspirer de nouvelles candidatures? Un texte réalisé en partenariat avec le Cercle Suisse des Administratrices. Cette semaine, rencontre avec Anita Rion.

Diplômée HES en management, obtenu après un apprentissage de dessinatrice en microtechnique et de multiples formations, Anita Rion est aujourd’hui à la tête d’une société de conseil pour les PME : MultiManagement Sàrl. Active de nombreuses années en horlogerie et micromécanique, elle a co-dirigé des entreprises de bâtiment et génie civil, tout en étant membre du conseil d’administration. Entrepreneure engagée, elle s’est lancée en politique à 38 ans en tant que conseillère d’Etat (1995-2002). Elle – qui aime fédérer et transmettre – est également présidente du salon interjurassien de la formation et cheffe de projet PROentreprises (Plateforme pour les entreprises qui cherchent à recruter des apprenti-e-s et pour les jeunes à la recherche d’une place d’apprentissage) à l’administration cantonale jurassienne.

Comment êtes-vous devenue administratrice?

Cela s’est fait assez naturellement. J’assumais déjà plusieurs postes au sein de sociétés et j’ai osé jouer la carte de la complémentarité homme-femme. Une femme occupant un poste clé en politique ou en économie doit agir pour changer la société positivement.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans cette fonction, les compétences que vous avez développées?

Chaque administrateur doit amener son expérience et permettre au conseil dans son ensemble de faire face aux nouveaux défis de l’entreprise: nouvelles technologies, cyber-sécurité, multiplication des risques, révolution des méthodes de travail… Il doit être polyvalent et avoir la culture entrepreneuriale dans le sang. J’apprécie le dialogue entre le conseil d’administration et la direction opérationnelle d’autant qu’il n’y a pas de stratégie sans organisation. J’ai mis mon sens de l’organisation et de la précision, ma conception de la qualité, de la sécurité et de la tolérance aux risques, au profit de l’orientation de la stratégie globale. Je suis particulièrement attentive à notre responsabilité sociale, à la durabilité, à la promotion des collaborateurs-trices et à nos obligations envers la prochaine génération.

Quels sont les moyens dont vous usez pour faire passer vos convictions en tant qu’administratrice?

Force est de constater que malgré la faible représentativité des femmes cadres dans l’économie suisse, le leadership féminin existe bien. En ma qualité d’administratrice, je respecte et fais respecter une forme d’équité et ce, de façon non arbitraire: j’applique la juste autorité, guidée par la passion de diriger également et par l’esprit d’innovation. Je prône une gouvernance basée sur des relations de coopération plus que sur une approche autoritaire.

Quelles sont les difficultés de cette fonction, le challenge que vous avez connu?

Durant de nombreuses années, les entreprises familiales étaient dirigées sans stratégie et limitées à une simple validation proposée par la fiduciaire voire même sans discussion. L’évolution de la conjoncture économique et les changements législatifs des années nonante ont nécessité une plus grande prise de responsabilité de la part des administrateurs. Ils ont même été amenés à fixer les objectifs stratégiques. En tant que membre du conseil d’administration, l’enjeu a donc été d’établir une réelle gestion stratégique, notamment dans la gestion des risques et surtout de créer une culture organisationnelle. Le plus grand défi est très certainement de mettre en place la transition ou la succession d’entreprises familiales, car il ne faut pas négliger l’aspect émotionnel.

Comment améliorer la représentation des femmes en politique ou dans l’économie selon vous? Pourquoi est-ce important?

La faible présence des femmes en politique n’a pas qu’une seule origine: elle peut notamment s’expliquer par la conciliation ardue entre sphères politique, professionnelle et privée. Les partis devraient mettre en place, en priorité, un système de «mentorat» ou une assistance. A mon grand regret, la Loi sur l’égalité – qui a fêté ses 20 ans – est encore trop mal appliquée.

Il y a encore en Suisse trop peu de modèles féminins inspirants. Les médias devraient montrer davantage de femmes dans des positions de «modèles», pour favoriser l’entrepreneuriat féminin et marteler combien l’égalité est non seulement un droit mais une nécessité. C’est important d’avoir envie de se dépasser et de montrer que la réussite est possible.

Quel conseil donneriez-vous à une femme qui aimerait devenir administratrice?

Les défis que rencontrent les conseils d’administration représentent une véritable opportunité que les femmes doivent saisir. Les nouvelles technologies, la maîtrise et le partage des données, la restructuration organisationnelle de l’entreprise et l’élaboration d’un plan numérique nécessiteront des expertises et des ressources actuellement peu présentes dans les PME. Je leur conseillerai donc de prendre le virage de l’industrie 4.0, à travers la mise en place d’une vision globale, d’une stratégie numérique et d’une redéfinition des métiers et des formations continues.

A titre personnel, que pensez-vous des quotas?

Au départ, j’étais opposée aux quotas, car cela va à l’encontre de mon esprit libéral. Mais la proportion des femmes dans les conseils d’administration progresse trop lentement. A vitesse constante, l’égalité approximative des femmes dans les directions et les conseils d’administration pourra être atteinte au plus tôt dans trente ans. En période de pénurie de spécialistes, l’économie renonce ainsi à une ressource riche en compétences ayant coûté à l’Etat.

Pour avoir tant et tant «lutté» pour l’égalité à tous les niveaux, il faudrait un vrai message politique, bien au-delà du code de conduite, pour atteindre une véritable équité. Les quotas peuvent-ils être un accélérateur ? Oui, je le pense.



Le Cercle Suisse Des Administratrices
Depuis sa création en janvier 2014 le Cercle Suisse des Administratrices regroupe des femmes, expertes ou dirigeantes, aux compétences recherchées par les conseils d’administration d’entreprises et d’organisations. Par ses actions concrètes, le Cercle favorise l’accession des femmes aux postes de gouvernance sur la base de leurs compétences. Leader d’opinion en matière de diversité et de gouvernance en Suisse Romande, ses membres se mettent à disposition de l’économie pour participer activement au développement de nos entreprises. Il n’est désormais plus possible de dire que les femmes ne sont pas assez nombreuses à vouloir s’engager ou encore qu’il est difficile de les trouver.
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