«50’000 femmes diplômées ne sont pas sur le marché de l’emploi en Suisse»

DR Bilan
Pour Nicole Burth, le temps partiel peut être un piège en terme de carrière.

Nicole Burth, CEO en Suisse du groupe Adecco connaît de près le marché du travail et notamment celui des intérimaires. Elle revient sur la situation particulière des femmes dans ce domaine.

Quelle place les femmes occupent-elles sur le marché des intérimaires?

Nicole Burth: En ce qui concerne le travail temporaire, il ne touche que 35% de femmes chez Adecco. Cela s’explique car historiquement, il y a beaucoup de travail temporaire dans le secteur de la production et la construction, métiers par le passé peu qualifiés et pour lesquels il fallait porter des charges lourdes, donc plus masculins.

Cependant, aujourd’hui, dans certains secteurs, on a beaucoup plus de femmes: le médical, les soins de longue durée, le personnel hospitalier notamment. Dans ces secteurs, il y a 72% de femmes en moyenne, aujourd’hui. La grande majorité des infirmières sont des femmes.

Pourquoi cette sur-représentation?

Les femmes sont sur-représentées dans les métiers du soin depuis toujours. Une étude très intéressante de l’Université de Berne avait cherché à expliquer pourquoi, en Suisse, on trouvait un si petit pourcentage de femmes dans les MINT (mathématiques, informatiques, sciences naturelles, technologies). Il en a conclu que l’orientation scientifique ou littéraire se faisait selon le choix du type de maturité. En Suisse, tout se joue donc au moment où on prépare son choix d’orientation et de spécialisation vers une de ces deux filières… c’est-à-dire à 14 ans. Et au moment de ce choix-là, on s’aperçoit que peu de filles choisissent la filière scientifique, car celle-ci est déterminée par les mathématiques et les filles n’aiment pas les maths à cet âge-là. Pourquoi? Car les maths plaisent aux personnes compétitives et les filles sont dans une autre logique. Alors, est-ce la manière d’enseigner les maths qui est trop compétitive? Ou bien est-ce que les filles devraient être davantage familiarisées à la compétition? Ce n’est pas à moi de le dire, toujours est-il que le manque de femmes dans les domaines techniques s’explique très tôt.

Y a-t-il d’autres secteurs plus féminins?

Oui, dans l’horlogerie elles sont bien représentées, en raison de leurs fortes capacités pour le travail manuel. On le retrouve également dans la chimie.

La construction ne se féminise pas encore à proprement parler, par contre la croissance de la présence des femmes y est grande: leur présence initiale est si faible, que chaque nouvelle présence féminine fait doubler les statistiques. Il y a cependant encore un potentiel de croissance.

Comment faire pour aider les femmes à accéder aux secteurs et positions dans lesquelles elles ne sont pas présentes?

Il y a encore un vrai potentiel de croissance pour les femmes dans les positions élevées en Suisse. L’un des soucis est le système scolaire: les enfants ne sont pas pris en charge pour déjeuner dans nombre d’écoles publiques, ce qui n’aide pas l’organisation de la vie familiale. Beaucoup de femmes en Suisse travaillent à taux réduit ou pas.

Car temps partiel et position de cadre ou de dirigeante ne sont pas compatibles?

Faire carrière en étant à 50%, c’est difficile, en particulier pour gérer une équipe. Un 80%, je crois, est largement accepté dans tous les secteurs. Trouver une organisation de famille avec deux parents à 80% est un modèle plus confortable pour deux carrières que d’imaginer l’un à 60% et l’autre à 100%. C’est le modèle que je promeus. Et nous en sommes encore loin, le modèle classique d’un conjoint -souvent l’homme- à 100% et de l’autre ‘qui reste à la maison pour s’occuper des enfants’ est encore largement répandu, de ce que je constate.

Vous déplorez cette situation ?

50’000 femmes diplômées ne sont pas sur le marché de l’emploi, aujourd’hui, en Suisse. C’est dommage pour l’économie! Nous avons une guerre des talents et en même temps beaucoup de femmes à la maison, et un grand nombre qui travaillent à moins de 50%. (NDLR: actuellement 6 femmes sur 10 travaillent à temps partiel en Suisse contre 1,7 homme sur 10. Et 33,5% des femmes actives de Suisse travaillent à temps partiel entre 50 et 89%. Source: OFS).

Que conseiller à ces femmes si elles veulent retrouver le chemin de l’emploi?

Avoir davantage confiance en elles. Mais pas à l’excès, comme ce qu’on constate parfois aujourd’hui chez de très jeunes recrues…et qui peut s’avérer contreproductif.

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